René.

Publié le par guey padela

 


 

 

De cette Algérie brûlante, en passe d’imploser dans sa guerre de libération, je me suis éloigné un jour. Pas définitivement, non, mais pour des vacances, avec mes parents une première fois et deux autres fois, seul, avant le grand éparpillement général… Tout a commencé lorsque Yolande, ma mère, nous a annoncé, à mon frère et à moi, que mon père avait une maladie pulmonaire grave et, qu’il fallait l’envoyer au bon air, en montagne.


En Algérie, nous avions bien ce genre de structure. Des étrangers venaient même spécialement pour ça dans le temps. Mais aujourd’hui il était devenu dangereux d’y séjourner, en ces temps troublés et instables.

Une pension familiale fut choisie, sur les conseils d’amis qui avaient eu l’occasion de s’y rendre... L’Auberge Savoyarde, à Cernex, près de Cruseilles, en Haute-Savoie…

 

Bref… Mon père, Emmanuel, part deux mois et nous revient requinqué et surtout intarissable sur cette famille de « pathos », et en plus, communistes convaincus…


Incroyable, quand on sait les positions politiques d’Emmanuel et de Yolande…


Lui René, communiste donc, ancien maquisard, proche du peuple et aussi, paradoxalement pour l’époque, du petit peuple Pieds-Noirs, dont on disait, déjà, qu’il se composait de colons… que de colons, rien que de colons.

Il savait, lui, en bon paysan, faire la différence entre l’ouvrier, l’employé, le fonctionnaire, l’artisan, le métayer-prolétaire, le propriétaire terrien et le colonisateur-spéculateur... Il était proche uniquement du petit peuple, parce qu’en ce qui concerne le colonat, le grand, le vrai, là il ne fallait pas le pousser trop loin pour qu’il envisage de ressortir son fusil de maquisard…

 

Elle c’était autre chose, plus proche de l’église, elle vivait un humanisme chrétien, celui de ce que l’on nous dit de Jésus… Et entre ces deux là, c’était un vrai roman…


Deux ans passent et Emmanuel décide, pour sa santé encore fragile, d’y retourner et, cette fois, avec toute la famille. Ce fut ainsi, ma première traversée sur cette mer de séparation et notre découverte de cette autre région de France...


Marseille.


Après avoir récupéré la voiture, nous prenons la direction de Cernex, sur les belles routes de France, comme dit la chanson que Yolande fredonne tout au long du voyage… Tous ces paysages, tous ces noms de villages, bourgs, hameaux, lieux dits… Il y a là une véritable sensation de bonheur simple...

Quelle étrange sensation d’être en France et de se sentir « étranger » dans son pays.


Je devais avoir 12 ans.

 

Quelle émotion, pour le jeune Pieds-Noirs que j’étais de voir ces alpages, ces chalets de bois aux balcons et fenêtres fleuries de géraniums comme sur les illustrations... de contempler ces montagnes lointaines et enneigées, cette herbe grasse et ces vaches, majestueusement repues… C’était la première fois que je foulais le sol de la métropole, que je vivais en montagne, que j’approchais de paysans, d’hommes, de femmes de « l’autre France »... que j’entendais des expressions et des mots inconnus…

Autres, que ceux de Mouina… Cette merveilleuse femme qui accompagna mes rêveries d'enfant Pieds noirs...

Arrivés à Cernex nous découvrons une famille entière. Deux grandes filles aux joues colorées de ces teintes si particulières de montagne… D’abord la plus grande, la Lucette, puis la Marie-Rose, elle elle a mon âge, et en plus il y a, une petite de six ans, la Fafa, qui prêtait la main également dans les petites taches de la maison… Bien sûr il y a la mère, Alice et le père, René... Ils géraient et animaient, avec une humanité chaleureuse, cette auberge rustique au décor typique. Ils avaient aussi un fils, Jean, qui lui était en Algérie, militaire, appelé… Déjà !

.......... 


L’année suivante, j’étais en pleine effervescence picturale et, l’idée de m’envoyer en vacances, seul, pour m’y adonner à l’essentielle humilité de l’exercice de peinture d’après nature, à Cernex, chez René... l’idée fait son chemin et se précise.


C’est dit !… Pendant qu’Emmanuel et Yolande feront un tour en Italie, moi je les attendrai à l’auberge Savoyarde... Mon frère lui était parti, en Suède, avec des copains... en visite chez les Vikings, bien blonds, comme lui !


J’arrive donc en train à Annecy, un peu pommé - Yolande et Emmanuel m’avaient laissé à Marseille - et là, sur le quai, il y a René et sa gueule décentrée à la Bourvil. René et son éclatante bonne santé. René et son entraînant rire enthousiaste. René, cet homme buriné et rustique… Le René, l’agriculteur éleveur, partageant son temps, entre l’auberge, les étables, les greniers à foin, la Mairie et faisant office de taxi avec sa traction noire, sept places dont un strapontin… Lorsqu’il n’emmenait pas en excursion les pensionnaires de l’Auberge, jusqu’en Italie toute proche…


Un travailleur, quoi... Jamais une plainte !


En route, René me taquine, plaisante, demande des nouvelles d’Emmanuel et Yolande, si bien que nous arrivons à Cernex sans que j’aie pu me rendre compte du trajet. À l’auberge, les enfants et Alice m’accueillent, comme un membre de la famille qui revient simplement d’un voyage.

C’est simple et apaisant.

Tout est apaisant.

Les odeurs, elles mêmes, sont au rendez-vous… Foin, bois brûlé, herbe fraîchement coupée… Et puis, les incontournables taons et mouches grises des étables, malgré les rubans collants installés dans toutes les parties de l’auberge…


Au loin un coq fait des folies de sa voix…

Il y a là tout un monde parallèle et authentique.

Tout vibre, bourdonne, embaume, s’affaire et célèbre la vie.


Et moi, moi, je fais partie de ce magnifique décor.


Installé dans une petite chambre, tout près de la partie privée de l’auberge, je me laisse glisser dans cette vie familiale. Je prends même, très vite, mes repas dans la cuisine avec les enfants de la famille qui, en été, mangent plus tôt, puisqu’ils se chargent du service en salle. Mais cela me convient très bien. Ainsi, dans la cuisine, j’écoute, je regarde, je remplis mon cerveau de tant de choses étranges, si différentes. Parfois, un agriculteur du coin, vient prendre un petit canon limé, là, dans la cuisine, pour échanger quelques nouvelles, professionnelles, politiques ou purement communales… Il y a bien un bar dans l’auberge, mais les gens du coin le laissent aux touristes et puis, ici, ils ne viennent pas au bar comme nous les citadins nous pouvons le concevoir. C’est une visite. C’est précis. Ce n’est pas une pause boisson, mais cela s’accompagne toujours, par tradition, d’un canon… comme pour le facteur…


Marie Rose me raconte… avant… avant René et Alice, il y avait eu ses arrières grands-parents qu’elle n’avait pas connu, mais dont l’esprit était honoré de génération en génération… Le père, François, et la Veyrate, surnommée la mère du peuple... Puis ses grands parents, qui maintenant tiennent une auberge au sommet du Salève… En ce temps-là, déjà, on servait une bonne cuisine généreuse et saine. Des fondues ! Des gratins ! Des poêlées montagnardes ! De la tartelette ! Des cochonnailles natures et savoureuses !… De la tomme, de la liqueur des sapins… Et rien n’avait changé !


On était bien, là… J’étais bien, là !


Le village comptait encore un maréchal ferrant, une boulangerie, un scieur, le restaurant pension de famille et la fruitière où j’ai, avec Marie Rose, souvent porté la récolte du lait de la journé dans de grands « pots à lait »... On y fabriquait de l’emmental et du beurre… Il y avait aussi une école primaire et une église bien sûr.

Le cinéma « venait » aussi. La salle du bar, alors débarrassée de presque toutes ses tables, devenait le lieu de rendez-vous de toutes les fermes avoisinantes. Les films, pas très récents, étaient projetés sur un immense drap tendu, sur le mur du fond… Certains venaient avec des chaises pliantes et des coussins. La Fafa passait dans les rangs pour percevoir le prix de la projection et Marie-Rose servait aux hommes, sur le comptoir cette fois, des canons de vin blanc limé en attendant la séance.


Tous, pratiquement, portaient une casquette, posée légèrement en arrière, qu’ils soulevaient régulièrement pour la reposer, dans la même position, après une légère caresse-gratouille sur le crâne… Ils riaient fort, les enfants courraient, entre les chaises, disposées au bon vouloir des femmes… Puis la lumière était coupée. S’élevait alors un soupir de satisfaction générale, et c’était le silence, dès les premières images... L’assistance semblait avaler ces images pourtant dépassées de deux ou trois semaines et ces incontournables documentaires évoquant de lointains horizons… En noir et blanc... Il faut dire que Cernex ne recevait pas encore la télévision, du fait de son encaissement dans cette région montagneuse... Au moment de changer les bobines, la lumière revenait, le blanc limé coulait de nouveau, servi dans d’éternels petits verres ordinaires, et puis la salle se chargeait de fumées lourdes des boyards, des Gauloises papiers maïs, de tabac gris… et des pipes… malgré l’interdiction de fumer imposée par la sécurité...


La joie et le bonheur, eux, n’étaient pas interdits en ces moments là.


Ce cinéma-là fut pour moi, encore une fois, une source de découverte… Moi qui venais de la ville où fleurissaient tant de salles de spectacle et tant le choix de films était large, parmi les plus récents… Mais j’étais bien… La vie avait un sens, elle avait le goût des choses, l’odeur des humains et l’apparence des bonheurs simples. Nous étions loin d’Alger. Loin de ce monde qui allait connaître les fouilles obligatoires à l’entrée des salles de cinéma, pour déjouer les plans d’attentats des poseurs de bombes…


Et puis un soir, dans l’immense cuisine, René m’a raconté la vie, à travers les saisons…

Le cochon, c’était au printemps. La viande était mise au saloir et parfumée avec de l’anis vert.


-  Ah, « le Philippe »… Il fallait les voir, ces saucisses qui séchaient au grenier et les boudins dont on se régalait en cuisine… Les jambons, eux, entamaient leur vieillissement, doucement, patiemment… Gentiment… Dans la pénombre fraîche et constante du cellier !…

La pure tradition, a insisté encore René, ce sont les vogues. Surtout celle du onze novembre, jour de la Saint-Martin. C’est la plus importante. Un grand moment dans l’année. La maison est nettoyée et récurée de fond en comble, comme pour le grand ménage de Pâques. Les familles se réunissent autour d’un bon repas… C’est l’occasion aussi, pour les femmes, de préparer les rissoles aux poires et des tartes aux pommes, aux prunes et même aux pruneaux secs que l’on transporte jusqu’à la boulangerie sur des planches bien propres, grattées et savonnées, depuis des années et gardées précieusement à l’abri de toute atteinte…

Et l’on met tout cela à cuire dans le four…

Quelle animation dans le village !


René m’a raconté encore…

Les forains, les manèges, les balançoires et les stands de tirs.


-  ... Mais ils se font de plus en plus rares, tu sais. Tout fout le camp, petit à petit. Ils préfèrent aller dans les villes... Nous dans les villages, on ne rapporte pas assez. La fête, c’est pour l’argent et le beau linge !


Alors Alice de sa voix éraillée et fatiguée n’avait pas manqué de préciser…


-  Oui mais le soir, tout le monde vient au bal, jusque tard dans la nuit. Et c’est bien comme ça, le René. C’est bien comme ça !…


Et c’était bien comme ça, toujours et toujours.


Alice, si travailleuse.

Alice, aux fourneaux dès le petit matin, vers les cinq heures trente. Tout en remontant ses cheveux filasse en chignon vaguement roulé,

Alice, s’affairant à faire repartir le feu couvant de la nuit, dans la gigantesque cuisinière qui servait à la cuisson des aliments, au chauffage en hiver et à l’eau chaude pour toute l’auberge, tout au long de l’année.

Alice, préparant les petits déjeuner, en attendant que ses filles la rejoigne - l’été seulement - vers les sept heures…

Alice partant au petit trot dans son potager, cueillir quelques légumes et les rapportant dans son tablier relevé… Alice surveillant les marmites… allant nourrir ses bêtes, poules et lapins… revenant avec quelques œufs, et puis, allant chercher le lait de la veille au soir…

Alice, ingurgitant à la hâte, sur un coin de table, un peu de ce gros pain beurré, généreusement trempé dans le bol fumant d’un café au lait maison, déchirant la surface de peau d’une abondante crème nacrée.

Alice si active. Alice si bonne et si discrète.


Et, comme si tout cela ne suffisait pas, dans un coin de l’immense cuisine, il y avait un petit standard téléphonique avec des câbles à connecter, pour mettre les gens en communication, et aussi une manivelle - magique pour moi - pour créer les impulsions nécessaires et signaler, à distance, l’appel à une autre opératrice, ailleurs, suivant la liaison demandée… Et c’est Alice, encore elle, qui cette fois devenait « demoiselle du téléphone », entre deux coups de torchon et un récurage de chaudron…


René, levé avant elle, avait très tôt rempli les coffres à bois et à charbon et il s’occupait déjà des vaches avec Bouche, un fidèle ouvrier sans âge et, semble-t-il sans voix, qui vivait dans un petit bâtiment derrière l’auberge.

À ses moments de repos, Bouche roulait, des cigarettes de tabac gris. Des cigarettes âcres. Des cigarettes noueuses, comme ses gros doigts. Il les laissait s’éteindre à ses lèvres, calmement, comme tout ce qu’il faisait… calmement…

Bouche était essentiellement vacher et deux chiens l’accompagnaient dans le moindre de ses déplacements.

Parfois pourtant, Marie-Rose était chargée de mener les vaches en champs.


Pour la première fois de ma courte existence, je regardais de près et même… Je gardais des vaches au pâturage !... Marie-Rose, au drôle d’accent traînant, comme tout le monde ici, riait de me voir si empoté avec ces énormes masses têtues… Mais c’était un plaisir pour moi de l’accompagner et de porter le vieux sac à dos de montagne rempli de gros pain, de tomme, de chocolat, de cidre, pour tenir le coup… Ces jours-là, les chiens de Bouche nous accompagnaient, délaissant exceptionnellement leur maître mais, honorant ainsi leur contrat de travail, comme de bons ouvriers… C’était surtout l’amour de leur fonction qui les conduisaient.


Il y avait un bâtard, berger allemand, gris ocre, Tibi - Fanfan pour Alice - et, toujours derrière lui, reproduisant tous ses agissements, un Saint Bernard un peu pataud, Barry. Par le plus grand des hasards, il venait d’Alger. Ses propriétaires ayant eu très vite le sentiment que le pays n’était pas tout à fait adapté à son espèce, l’avaient mis là, à Cernex, pour qu’il y coule des jours meilleurs... Et c’est, incontestablement, ce qu’il faisait.

 

Pour moi aussi, les jours étaient meilleurs, toujours et encore.


Un jour - juste au début de mon séjour - la moissonneuse-batteuse arriva, en retard pour la saison m’a-t-on dit... Ce fut pour moi, un grand moment. J’ai connu, pour l’avoir rencontré, à cet instant même, la véritable signification des mots solidarité, travail collectif et sens du commun.

Toute la commune participait, dans chaque exploitation, pour être les plus rapides et les plus efficaces… La moissonneuse batteuse était louée à la journée et son machiniste aussi, alors... En plus du retard, le temps pouvait se gâter et faire courir le risque de perdre, pour l’un ou pour l’autre, une partie de la récolte…


Pour nourrir tous ceux qui participaient à ces rudes journées de labeur, de grandes tables étaient dressées et les femmes des exploitations, jeunes et moins jeunes, servaient ces plats généreux d’une solide et authentique campagne. Comme boisson, il y avait le cidre de l’année. Il pétillait jusque dans les regards de ces hommes rugueux. À la fin de ces revigorants casse-croûtes, quelques hommes, rompus par le travail, la chaleur et ce petit cidre si frais… piquaient brièvement du nez sur leurs poitrines basanées, dévoilant légèrement la trace blanche de leur marcel bleu délavé. Ils relevaient aussitôt la tête dans un ricochet, les yeux encore mi-clos et, avec un rictus espiègle, relevaient leur verre en riant...

 

Le travail pouvait reprendre, jusqu’à la nuit tombante…

Demain et les jours suivants, le travail continuera encore, comme un rituel, jusqu’à ce que toutes les récoltes soient engrangées et à l’abri…


Malgré cette vie dure, laborieuse et pleine d’incertitudes liées à la nature, ils gardaient leur joie de vivre et surtout, ils savaient vivre leur joie.


Comme la vie paraissait simple et bonne !

 

Nous étions à Cernex, si loin d’Alger et de son désordre naissant. Nous étions sur le sol de ce que nous désignions entre nous par, "en France".

Nous, moi, mes amis, mes parents, nous vivions en Algérie en ce temps-là…

C’était un département de ce pays. C’est ce que tout le monde disait.


C’est ce "René" qui allait devenir, sans le savoir jamais, un modèle de référence, pour le reste de ma vie. Son discours puissant et humain pour tous les prolétaires soumis à la loi capitaliste, résonne définitivement en moi.

 

C’est lui qui me donne, encore aujourd’hui, le courage de rester debout, de balayer les tourments et de forger ma propre pensée communiste, hors parti surtout… Eh, oui !... J’ai tiré tout cela de sa façon claire et simple d’exprimer son engagement sur le front de la fraternité des peuples, de l’humanisme et du partage. Il parlait aussi de la guerre de 39-45, du plateau des Glières, ce haut fait régionnal, de son propre engagement, très jeune résistant, dans le maquis…


Par lui, j’ai changé…


René, lui il ne prêchait pas, comme dans certaines cellules-paroisses que j’ai eu à approcher plus tard, pour m’informer sur ce parti, ami des prolétaires. Je n’ai jamais pu y adhérer, tant le discours que j’y ai entendu était orienté, borné, sectaire et porteur d’une dévotion aveugle…


Une véritable église.

Une de plus.


Cet été-là, je n’ai pas beaucoup peint !


 



Publié dans NOUVELLES

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René 06/03/2011 08:08


Ton blog est super!!!je le mets en lien sur le mien. à propos ,j'ai eu une primo infection sévère qui m'a cloué au lit 5 mois en 1958.J'étais immobilisé le 13 mai(Streptomicine...Rimifon...)