« LE ROYAUME DES « DJENOUNS »

Publié le par guey padela

 

 


 

Claude est parti un jour, dans le bled, instructeur aux pieds nus. C’était une nouvelle disposition offerte par l’éducation nationale aux titulaires du B.E.P.C., pour renforcer ses rangs, en particulier dans l’intérieur de l’Algérie. Il avait pris le large pour un an, enfin, 10 mois environ. En pleine et profonde Kabylie. Dans l’ambiance difficile d’une hypothétique école et sous protection permanente de l’armée... Il était comme ça, Claude.

Nous sommes restés, Charles et moi chacun de notre côté, pratiquement tout ce temps. Charles livré à ses chères lectures et moi à mes pinceaux… Nous avons vécu ainsi, sans la moindre nouvelle de Claude pendant cette longue année scolaire. Nous n’osions pas en demander à sa mère, qui nous paraissait trop inaccessible et que nous n’avions rencontré que quatre ou cinq fois en tout. Un matin pourtant, ma voisine de palier est venue me chercher, pour me dire que quelqu’un, un ami, Claude, me demandait au téléphone… Claude nous était revenu. Il nous donnait rendez-vous chez lui… L’absence, le côté soudain de sa réapparition, voilà de quoi alimenter notre curiosité, mais c’est son coup de téléphone qui rendait ce rendez-vous énigmatique. Pourquoi ne pas être venu faire un double coup de sifflet « Mains en ocarina », chez Charles ou chez moi ? Pourquoi avoir tenu à mettre en scène nos retrouvailles, chez lui ?


Se raconter, avoir envie de retrouver l’autre, de le savoir… c’est ça partir !


... Claude nous est apparu, dans le cadre de la porte, transfiguré, comme étranger à notre souvenir de lui. Son teint, aux tons si particuliers des montagnards, semblait combiné méthodiquement à un calme distingué, mais surtout, surtout, il était en gandoura !... Cette apparence si Algérienne, si inhabituelle... Incroyable…

Une chose impossible dans notre culture. En tout cas dans notre société de petits-bourgeois des beaux quartiers. En gandoura ! C’est fou et merveilleux à la fois. J’ai senti remonter en moi, brutalement, à cet instant précis, les textes que Mouina, ma merveilleuse Mouina, me lisait lors de mes goûters exotiques sur le magique « tapis-rêvant », de ma jeunesse, pas si lointaine… Magique.


Magique, mais singulièrement mystérieux à en croire l’air drôlement posé de Claude. Il nous serre dans ses bras, sans un mot. Ce n’est pas une banale accolade. Non ! Son étreinte est appuyée, longue et particulièrement émue à en croire le long frissonnement qui le secoue. D’ailleurs l’étrange tient au fait que nous n’étions pas habitués à ces usages dans cette Algérie en permanente démonstration de virilité, qui préférait, les jours sombres, un salut discret marmonné péniblement et, les jours d’exaltation, une bonne calbote(1) sur la nuque, éventuellement agrémentée, les jours de grande euphorie, d’une petite formule à la « vulgarité très comme il faut », dont nous avions le secret …

Presque des sanglots dans la voix, Claude nous souhaite la bienvenue d’une façon très bizarre. Il porte lentement et avec gravité sa main, à plat, sur la poitrine, juste au centre en prononçant des mots étranges. Charles reste bouche bée. Il ne semble plus respirer. Moi, perplexe, j’esquisse un sourire timide et tout aussi troublé. D’où peuvent bien lui venir ces gestes ? Arrivés dans sa chambre, Claude nous invite de la main à nous asseoir sur deux poufs de cuir brun épais, cloisonné de formes géométriques carmin et ocre clair, délimitées par de fines lanières de peaux souples. Un vrai décor oriental, avec en plus l’odeur typique de ces cuirs traités artisanalement. Cet espace, déjà chargé de mystère, devient nettement exotique lorsque Claude se pose souplement en lotus sur son lit recouvert d’une de ces merveilleuses couvertures Kabyles, rayées de différentes laines tissées, authentiques labels de l’artisanat régional.

Claude rompt le silence le premier tandis que nous nous assaillons sur les poufs.


-  …Quantité de choses. J’ai quantité de choses à vous dire. À vous confier. À vous faire partager. À vous donner en secret…


Charles lui coupe immédiatement la parole, d’une voix forte, impérative.


-  Où étais-tu, d’abord ? La Kabylie c’est grand, c’est grand et c’est grand. Où…


-  La forêt de Yacourène, tu vois ?… Non, tu ne vois pas… Bon. C’était dans un petit hameau à côté de Yacourène. Yacourène c’est près d’Azazga… Sur la route, entre Tizi-Ouzou et Bougie, au cœur de…


-  Laisse tomber le cœur… C’était quoi ton travail là-bas ? Tu y étais seul ? Avec qui ? Comment tu bouffais ? Et quoi ? Quoi, tu bouffais ? Tu as dû t’emmerder… Dis nous !


Charles est inquiet. Manifestement Claude lui a manqué. Il semble soucieux de connaître ses conditions de vie, si loin de la ville, de notre ville si familière et… protectrice malgré les évènements… Il cache tout ses sentiments derrière l’habituel emportement plein de cette bienveillante violence qui nous caractérisait en Algérie, en cas d’inquiétude ou d’anxiété. Et Charles en était là, à se tourmenter, en colère. Claude est resté immobile et serein, tout au long de cette charge verbale.

Sans même nous faire de signe, il nous a imposé un long silence. Simplement par son calme. Et puis, il a commencé.


« Au départ d’Alger, nous sommes trois, embarqués dans cette aventure. Nous ne nous connaissons pas. Notre voyage en autocar est long et pénible. En cause, la vétusté du véhicule et la surcharge habituelle de ce mode de transport unique et incertain du fait des révoltes déjà évidentes dans l’intérieur du pays... Sur le car, une galerie géante déborde de ballots colorés, de valises, de cages à poules, de peaux de mouton, il y a même un vélo… Tout cela attaché par de gros et solides cordages… Sur l’arrière même de l’autocar, à côté de l’échelle desservant le sommet, il y a des objets accrochés, des couvertures roulées, coincées…

C’est fou, irresponsable et beau ! Beau de vie et de dimension humaine… Beau de cette ingénuité. Beau de cette capacité à ignorer les risques. Comment faire autrement, d’ailleurs ?… Dans le car, c’est un grouillement bigarré et sonore. Des hommes, uniquement… Et puis il y a des odeurs d’épices, de bois vert, de mouton… d’Algérie authentiquement belle et profonde, celle que je ne connaissais pas… Cette Algérie que vous, vous ne connaîtrez peut-être même jamais, à cause de cette pu… »


Son visage est soudainement devenu sombre et fermé… Nous sommes figés, comme si nous n’avions pas le moyen d’intervenir, et d’ailleurs, nous n’en avons ni l’envie, ni l’idée, ni même les mots.


« Nous, les trois instructeurs, nous parlons très peu. En fait, ce mutisme s’est imposé, naturellement… laissant place au désir angoissé de notre découverte de ce monde nouveau. Et il est là ce monde annoncé. Devant nous. Plein la vue. J’avale littéralement ce paysage, par les yeux, par les narines, par tous mes sens en éveil. Et je réalise. Je réalise, tout à fait, que pour 10 mois, nous allons nous fondre dans cette zone forestière si loin de notre confort de la capitale. »


-  Oh ! Ils t’ont lavé la cervelle ou quoi ?…


Claude lui, ne bouge pas. Son regard est redevenu fixe, éclairé, imperturbable…


« Yakourène avait déjà absorbé le gros des passagers… Au bout d’une petite route en cul-de-sac, il y a le hameau... nos inconnus et discrets compagnons de voyages descendent du car, avec nous. Ce sont ces hommes que nous allons côtoyer, chaque jour, en tout cas sûrement leurs enfants ! Dans cette réalité qui est la nôtre ce jour-là, nous découvrons ce hameau surtout composé de maisons aux pierres partiellement recouvertes de torchis blancs de chaux laiteuse, aux résurgences azurées et ocres… elles semblent encastrées… Tout est... Une maison pourtant, plus isolée, plus conséquente, plus réparée, plus européanisée, avec un étage... Elle vient briser, par ses proportions, cette uniformité minimaliste.

C’est notre école. Notre lieu d’éducation. Notre terrain de mission pédagogique… Et c’est la fraîcheur bienfaisante du soir tombant sur la montagnarde Yacourène, qui me surprend dans ma contemplation... En bas, sur la côte, à cette même heure, Alger prépare sûrement sa nuit chaude de fin d’été. Seul un orage violent et bref, viendra peut-être rafraîchir l’atmosphère… Là-bas encore, sur les hauteurs peut-être, près des bâtiments administratifs, une explosion mystérieuse retiendra les esprits éveillés, jusqu’au matin… Et moi, je suis là, loin, si loin de ce tumulte fou, que tout me semble possible dans l’avenir sur cette terre de feu humain…

C’est le calme total… Mais, pas le silence... Des fumées montent dans ce soir déjà étoilé, un chien jaune traverse la ruelle, la vie palpite, invisible, tout autour de nos trois silhouettes, transies, pétrifiées dans la ruelle devant le bâtiment qui nous a été assigné. Il est à peine éclairé. Des lampes à pétroles sont disposées en ligne dans l’entrée… Éteintes. Une faible lampe pendouille au bout d’un fil électrique tressé, juste à côté de ces fameux et répugnants pièges à mouches faits de tortillons de papier, gluants… gluants et souillés de dépouilles frémissantes…

Un homme est là, bras croisés, un Européen, plus âgé que nous. Il porte un épais burnous et une grosse écharpe saharienne ! »


-  C’est de cet homme que je veux vous parler. De cet homme en burnous qui nous a accueilli. C’est lui, mon secret… J’ai à vous confier des tas de choses sur lui et sur nous, les trois, pendant dix mois.


-  Ah ! C’est ça. C’est l’histoire de trois tapettes, quatre… avec l’homme au burnous ! C’est ça que tu as à nous dire ? Claude, tu nous raconte que tu es devenu une tap…


-  Je vois que rien n’a changé dans ta tête, Charles. Rien n’évolue. À quoi servent toutes tes lectures si cela ne t’amène pas à une réflexion personnelle ? Tu peux partir si tu le désires. Il y a pourtant des choses que j’aimerais te raconter. Des choses assez extraordinaires et inquiétantes à la fois. C’est...


- Vas-y Claude. Moi je t’écoute. Charles, toi, arrête, arrête, fils ! Tu fatigues. C’est vrai à la fin.


- …Les Kabyles utilisent le mot «tamourt», pour la terre, la terre natale, la patrie, le pays. C’est beau ce mot. ça sonne comme amour... Mais… C’est de l’homme au burnous que je veux vous parler !


… Le burnous, les Djenouns et nous…


« Pierre. C’est lui. C’est l’homme au burnous. C’est un véritable enseignant. Il vient de France… En place depuis déjà quatre ans, volontaire et objecteur de conscience, pionnier, étrangement reconnu par l’autorité militaire... Déjà d’autres instructeurs sont venus, comme nous, ici, dans les mêmes conditions, pour y effectuer le même programme. Certains ont accompli leur temps, d’autres n’ont pas supporté le rythme, le dépaysement, la cohabitation avec les autochtones, le mode de vie très spartiate et assez déroutant pour des jeunes, élevés, gavés, dévoyés par notre mode de consommation aveugle de nantis, citadins et européens… Ceux-là n’ont pas terminé leur mission. Ils sont rentrés… La réalité est parfois à l’opposé du rêve !


Grand et robuste, Pierre est bien plus âgé que nous. Il a totalement intégré le mode de vie du hameau depuis longtemps. Il s’est fondu dans ce peuple. Il est leur ami. Ils sont ses amis.

Il nous a parlé de notre mission avec un enthousiasme cohérent. Le projet est colossal et passionnant. Les enfants du hameau et des alentours sont curieux de savoir. De tous les « savoir ». Leur détermination est évidente... C’est tellement incroyable, qu’il nous semble même que nous sommes dans un pays normal, sans affrontements, sans haines et plein d’un avenir paisible. Malheureusement, des uniformes et des armes circulent, ici ou là, au hasard des jours. Pierre est un peu inquiet. Dans la nuit sombre, beaucoup d'hommes seuls, ou par groupe de deux ou trois marchent dans l’obscurité. Ils marchent et parfois s'arrêtent et s'assoient par terre ou sous un abris... c'est une très vieille tradition propre au peuple de ces montagnes, mais... Voilà ! Depuis quelque temps, des hommes étrangers au hameau, viennent parler avec eux, dans la nuit, le long de ces mêmes routes… Les jours suivant le passage des visiteurs, les habitants du hameau ont l’air de fuir toute conversation avec Pierre…


Malgré son statut d’objecteur de conscience, Pierre a armé un fusil…

Déjà, après une première semaine passée à rencontrer et organiser nos trois classes futures, nous avons pratiquement oublié Alger, son agitation naturelle et bien sûr cette agitation plaquée par la politique.

Pierre, chaque soir après un repas frugal arrosé d’eau de la source voisine, nous parle de ces hommes, de ces femmes et surtout de ces enfants. Il nous parle aussi des croyances et de rituels Kabyles. Il nous explique des choses troublantes. Tout se passe dans la salle principale. Là, nous prenons nos repas, préparons nos cours et là aussi, nous nous détendons… Toujours ensembles. Nous ne nous quittons jamais… C’est étrange. Parfois même, je pense que nous allons finir par dormir, tous, ici, ensembles, chacun roulé dans une de ces épaisses couvertures de laine, à même le sol… Il nous a dit des choses qu’il faut que je vous rapporte, à mon tour. Il en va de mon équilibre. En tout cas, j’ai besoin de votre avis sur les événements que j’ai vécus lors de ma mission. J’ai peur d’être devenu fou…


Pierre a eu le temps de se documenter en échangeant avec la population. Les rituels, les croyances, les coutumes, les peurs et les lieux sacrés… Ils ont tout évoqué. La pensée religieuse de la Kabylie, la pratique religieuse du peuple, surtout ici dans des coins reculés, les arrangements avec des croyances, autres… Bref, pour résumer, la vie est « peuplée d’entités secondaires »… De génies. On les appelle les Djenouns.

Ils vivent parallèlement à la vie des hommes. Dans un monde d’une autre dimension. Un monde de nature différente et pourtant avec de grandes similitudes... Ils ont des chefs et des rois, ils se marient, conçoivent des enfants et, semble-t-il, ils ont des sentiments... Certains Djenouns sont passifs, certains sont simplement amicaux, certains sont porteurs d’affection, d'autres encore, sont hargneux, irascibles, rouant de coups ou affectant de tous les maux l’infortuné humain qui trouble leur mode de vie ».


Claude sort de l’étagère bourrée de livres, un épais cahier aux multiples écornures…


- J’ai relevé quelques écrits(3). C’est fantastique. Tiens… toi, Charles… c’est à lire absolument…


« Nombre de ces Djenouns dérivent des génies de l'Antiquité et comme eux ils reçoivent, sinon un culte véritable, du moins de nombreuses marques de déférence de la part des humains. Ainsi, dans les campagnes, sont élevés de modestes sanctuaires appelés, haouita, mzara... dans lesquelles les femmes déposent, des poteries votives, des brûles-parfums ou de simples bougies… Les lettrés affectent d'ignorer l’existence de ces pratiques ou estiment qu'il ne s'agit que d'une forme méprisable de fétichismes anciens. Des hommes, de leur vivant même, sont l'objet d'une profonde vénération. D'autres ont tout simplement acquis cette vénération par transmission, par héritage… soit parce qu'ils se disent « chérifs », descendant du Prophète, soit parce qu'ils descendent d'un marabout célèbre dont ils partagent la baraka. A noter au passage que la notion de baraka est en réalité une véritable bénédiction qui marque d'une aura particulière un individu et parfois ses descendants. Cet homme, ainsi marqué et distingué du commun des mortels, peut être devin, conseiller, protecteur. La piété dont il jouit lui crée de graves obligations… Sa baraka peut rester attachée à son corps après sa mort, et donc à son tombeau qui devient lieu d'asile ou centre de pèlerinage parfois important... c’est une «Kouba»... Une “kouba”, pas un Marabout... C’est ainsi que l’on peut les différencier du Marabout, qui est une personne et non un lieu... ».


- ...


- Voilà... Ceci, pour installer un cadre essentiel à ce qui va suivre… Au fait, vous désirez prendre un peu de thé avec moi ?


- …


- Je le prépare quand même, pendant que je vous raconte mon hist… Non… Pendant que je vous fais pénétrer dans le monde fascinant que Pierre nous a fait découvrir.


- …


- Je suis à vous tout de suite…


Claude sort chercher de l’eau. Il revient avec une théière d’argile qu’il pose, au balcon, sur un drôle de petit pot de terre, orné de motifs végétaux à dominante bleue sur fond brun et présentant, à son sommet, trois solides et larges picots arrondis… C’est un Kanoun, nous annonce Claude… Il place dans ce creuset, quelques brindilles sèches et un peu de charbon de bois, sortis d’un petit sac de cuir placé juste à ses cotés, et leur transmet délicatement la flamme de son briquet… Ces gestes sont lents et apaisants. En fait depuis que nous sommes avec Claude, le temps semble avoir été modifié, dans son rythme et dans son poids… Nous restons, assis, Charles et moi, nous dévisageant, muets… Nous venons d’assister à quelque chose de tellement inédit et de tellement surréaliste, que les mots nous manquent ! Comment Claude as-t-il pu changer à ce point ? Comment ? Et, comment découvrir malgré tout notre scepticisme, cet étrange secret annoncé ?

L’eau est maintenant réchauffée sur ces braises, miraculeusement rapides, du Kanoun.


- Voilà. Vous ne voulez vraiment pas en prendre ?… Non ?... Bon ! Comme vous voulez… Moi, c’est comme une seconde nature. Il faut que j’en boive. C’est l’heure… Et puis… nos Djenouns en prenaient souvent, du thé, le soir, avec nous !


Et à la source… à l’origine… à la genèse… de « nos » Djenouns, il y a un Marabout !


- Nos Djenouns en prenaient, souvent, du thé, le soir, avec nous...


Cette phrase, Claude l’avait posée, calmement, sur le bord de notre rencontre, comme une promesse…

Indifférent à notre silence inhabituel, il se verse avec application, dans un verre gainé de métal argenté, un thé délicatement parfumé et ambré devenu, bizarrement, l’objet même de l’énigmatique secret de Claude. La première gorgée avalée, Claude semble encore plus serein. Cela devient énervant et un peu lourd, ce cérémonial, cette lenteur, cette sérénité, déployée semble-t-il sans fin… Il lève alors son regard gris bleu vers nous, avec insistance… et il enchaîne… enfin !


« Juste à la sortie du hameau, à l’opposé de la route, bien à l’abri de toute visite inopinée ou impie, il y avait une grotte que l’on décrivait comme sacrée. Il en surgissait une source généreuse et régulière, prodiguant une eau pure et toujours fraîche. Une source si pure que, peu habitués, elle nous occasionna au début une terrible courante !... Et là, près de la grotte, il y avait une kouba… Pierre y venait, seul, à heures fixes, en dehors de notre approvisionnement quotidien en eau... Les villageois respectaient toujours son isolement à ces moments particuliers. Au fil des jours, nous avons découvert, troublés et sceptiques, qu’ils avaient fait de Pierre, contre toute pratique reconnue, l’héritier du Marabout du lieu. Les villageois reconnaissaient, à Pierre, la transmission de sa baraka… »


Nous avons, depuis quelques instants, sans y faire attention, «glissé» des poufs... Charles est maintenant pratiquement collé à moi. Un lourd cendrier de verre est là sur la table basse, devant nous, où nos Bastos se consument, seules, abandonnées au milieu de nos précédents mégots froids…


« Nous avons mis du temps, ce jour-là, pour nous laisser persuader que nous n’avions pas rêvé. Que Pierre était bien l’enseignant que nous devions suivre dans cette aventure et, parallèlement, cet héritier mystique d’une tradition si particulière… »


Et puis, quoi encore ? Claude avale quelques courtes gorgées de thé... Du plat de la main, dans ce geste si typique du Maghreb, il s’essuie délicatement les commissures de lèvres…


«Pierre, soir après soir, avec tout le calme qu’il propageait autour de lui, avait réussi à nous convaincre que nous étions, par instants en présences de Djenouns et qu’il allait nous permettre d’en rencontrer, par la seule force de sa baraka. Et un soir, au moment de notre regroupement quotidien, Pierre, l’air plus ténébreux que jamais, nous a lâché les mots… les mots soulignant les gestes… les gestes libérant… les Djenouns ! »


Un grand et lourd silence occupe brutalement la pièce. Pas même un souffle…


Et Pierre, lâcha les mots soulignant les gestes libérant les Djenouns…


Ce temps de silence est pour moi l’occasion de capturer le néant, un filet de bave au coin des lèvres. Des courants d’air semblent traverser en sifflant ce que je me représente mentalement comme étant la scène décrite par Claude. Rien ! Incapacité totale d’avoir une seule image mentale de quoi que ce soit. Et Claude reprend son exposé, stoïque et paisible… Impressionnant !


« Ce soir-là, nos doutes se sont désagrégés brutalement, mais… ils ont aussitôt été remplacés par une étrange et énigmatique ambiance, bien plus délicate… Imaginez ce moment, Pierre, les mots… Pierre est là, assis en lotus, sur des coussins enchevêtrés que nous avions pris l’habitude de répandre généreusement dans la pièce, pour nos soirées. Mes compagnons et moi, nous sommes assis face à lui, à deux mètres, presque en demi-cercle. Il a commencé par psalmodier des phrases, à voix basse, inaudibles. Ses yeux sont fermés. Il présente au ciel les paumes de ses mains, coudes à hauteur des hanches. Son corps ne semble présenter aucune résistance. J’ai les mains moites, les yeux secs et douloureux, l’estomac… le cœur… les reins… C’est trop pour moi. C’est énorme… Mon cerveau, sûrement pour réduire cette tension m’interprète, en secret, la mélodie surannée d’Ouvrard… « J’ai la rate qui s’dilatte, j’ai le foie… » ... bref, je décolle, un temps. Un temps seulement. Je suis repris, littéralement happé, par Pierre qui maintenant, les yeux grands ouverts, sourit. Il sourit, à rien, à personne et à l’ensemble de la pièce à la fois… Un sourire embrassant l’espace. Il semble étonnamment lucide, en attente patiente… Quelle force dans le regard, quelle force, même hors du regard ! Pierre est présent et «pèse» en tout semble-t-il, et en chacun d’entre nous en particulier. Un frisson me traverse. Celui dont on dit que c’est la mort qui vient de vous frôler… vous savez ! La fascination est totale, anesthésiante, paralysante, effrayante et pourtant si étonnante, si envoûtante, si attirante, si… Pendant que mon esprit vagabonde, dans une énumération lyrique des qualificatifs, je quitte virtuellement la pièce, mais, dans le même temps, je me retrouve physiquement à 40 centimètres, face à Pierre qui, par je ne sais quel extraordinaire pouvoir, nous a aligné devant lui en file indienne. Par glissement ?… Nous ne nous sommes rendu compte de rien. Et rien ne vient nous éclairer sur cette première manifestation de «l’inexplicable». Et ce n’est que le début de notre éblouissement.

Pierre parle. Il convie un certain « Mahfoud »… Il sollicite sa présence. Ici, maintenant, au milieu de notre petite communauté… Il psalmodie ses phrases, sur une harmonieuse complainte évoquant un chant Grégorien…

Il répète inlassablement… Puis se tait. Figé. Immobile… et reprend…


- Mahfoud ne viendra pas ce soir. Mahfoud veut prendre du temps pour mieux vous observer, maintenant que j’ai invoqué son nom… Il vous connaît déjà, bien sûr. Mahfoud va vous envoyer un signe toutefois. Un signe pour matérialiser sa présence en tout et partout. Un signe de pouvoir, un signe de puissance, mais un signe de paix et d’amour… »


Le récit de Claude se fait très pesant et tellement éloigné des concepts de notre monde ordinaire de jeunes pointers(2) des beaux quartiers… Impossible de se détacher de cette extraordinaire confession, qui, pour l’instant, n’a pas suscité chez nous la moindre analyse structurée. L’information parvient, brut de décoffrage, dans nos esprits inadaptés. Une impression insolite et violente …


«Un signe de pouvoir, un signe de puissance, mais un signe de paix et d’amour… Et son «signe» nous pétrifie. Dans la pièce, si ordinaire, si dépouillée et mille fois explorée, depuis le temps que nous nous y réunissons, dans cette pièce même, en notre présence, s'amorce, insensiblement…


UNE MOLLE PLUIE DE PETITES PLUMES BLANCHES ET LÉGÈRES.


Dans la pièce, si ordinaire, si connue de nous et mille fois explorée depuis le temps que nous nous y réunissons, dans cette pièce même, en notre présence… Sur la vie de ma mère, qu’elle meure à l’instant, si je mens. Je vous le dis, je le répète, je le jure, je le certifie, même si cela vous semble fou, impossible et totalement fantasque…

Il tombe

Sur nos têtes

Et dans toute la pièce

Sur les coussins et sur les meubles

Et sur Pierre et sur le thé

Une véritable multitude, une nuée

De petites plumes d’oie, légères et douces

… qui vibrionnent dans cet air devenu magique

et bizarrement… sucré.


Ceci est l’exacte traduction de ce qui s’est passé, même si cela vous paraît extravagant ou chimérique. Mais je vous supplie de me croire et d’écouter la suite… Car, il y a une suite et même une multitude de suites. Difficile de vous transmettre, avec nos mots ordinaires, ces émotions, ces vibrations, ces phénomènes qui se sont accumulés avec de nouvelles surprises et encore une fois, le mot est faible…


Et la première «suite importante» s’est présentée, peu après le premier mystère. Les Djenouns sont venus… Mais c’est Mahfoud qui s’est manifesté le premier.

Ce soir-là, vers dix-huit heures, nous avons préparé le repas du soir, comme à notre habitude. Depuis quelque temps, nous prenons de frugaux repas, faits de lait de chèvre ou de brebis, de purée de pois chiches ou de couscous d'orge que nous agrémentons parfois de jeunes pousses de navets aux tendres feuilles réellement succulentes… ou bien encore, de la semoule roulée au beurre légèrement rance, arrosée d’une marga piquante… Nous apprécions aussi la galette à l’huile d’olive, sans levure et, un peu de dattes ou de figues… toutes choses élémentaires ne nécessitant pas d’élaboration complexe et fastidieuse, ce qui arrangeait tout le monde pour de multiples raisons… et puis, Pierre nous avait convaincu que la bonne et régulière pratique de cet ascétisme, ne pouvait que favoriser les rencontres avec les Djenouns… Ce soir-là donc, une fois notre collation achevée, nous nous sommes versé un thé, infusé de l’après-midi et maintenu au chaud sur un petit lit de braises. Cette fois il n’y a pas de sucre, pas du tout de sucre. Puis, une Bastos a circulé parmi nous trois, sans Pierre… Pierre ne fumait pas. Jamais. Il faut vous préciser que, depuis notre arrivée en Kabylie, nous avions tous réduit considérablement notre consommation de tabac, par nécessité bien sûr, puisqu’il n’y avait pas de moyen d’en acheter, mais à cause de notre vie en présence permanente des enfants et aussi à cause de l’altitude peu propice au tabagisme et surtout… la tempérance de notre mentor. Ce soir pourtant, Pierre a sorti, d’une boîte de cuir sombre qu’il avait sur lui, une petite pipe rudimentaire en terre cuite sobrement décorée, mais une pipe, entre les mains d’un individu qui ne fume pas, voilà qui a de quoi surprendre.


Et Pierre nous a surpris bien plus que cela...

Après avoir égrené les mots usuels, à voix basse, il a sorti de la petite boîte une bourse de cuir patiné. Délicatement, une fois le petit cordon défait, il a prélevé du tabac puis bourré le fourneau de la pipe de céramique et pour la toute première fois en notre présence, nous avons vu une légère fumée s’enrouler sur ses lèvres entrouvertes… Les yeux fermés il m’a tendu la pipe, des deux mains jointes, dans un geste d’offrande. Elle était chaude et étrangement lourde, plus lourde que sa masse apparente… Je l’ai portée à mes lèvres et automatiquement j’ai tiré une bouffée. J’ai doucement transmis l’objet, devenu vibrant, à mon voisin et je me suis retrouvé insensiblement, graduellement, offrant les paumes au ciel, yeux fermés, une étrange vrille au fond de l’âme, et là, je fus rejoint presque aussitôt par mes collègues, dans une espèce de bulle bleue, flottant à cinquante centimètres du sol, juste devant Pierre et… Mahfoud !


Installé en lotus, il y a là, un vieil homme, inconnu, d’une beauté biblique, évoquant le désert dans ses moindres détails, dans ses vêtements, dans ses rides si parfaites, dans son visage étonnamment safrané. Nous sommes nommés, les uns après les autres, pénétrés, envahis, colonisés, baignés, irrigués… par des pensées qui échappent à notre conscience. Des mots résonnent, à l’intérieur même de nos cerveaux. Des mots qui ne prennent pas la peine de passer par nos oreilles pour venir nous faire ressentir ses… Comment connaît-il nos noms, tous nos souhaits ? Sans le dire vraiment, il nous le fait pourtant savoir.


A ce moment précis, la bulle se déchire avec délicatesse. Pierre et son ami Mahfoud s’avancent. Est-ce nous qui «sortons dans» leur monde ? Ou bien... Ils flottent maintenant, Pierre et Mahfoud, à nos côtés dans… Dans cette pièce que nous contemplons… depuis le plafond !... Le plafond, vous m’entendez.

Le plafond de cette pièce ordinaire, mille fois contemplée… mais toujours depuis le sol, du haut de nos quelque "mètre soixante-dix"… Là, dans cette pièce même, le plafond… Je vous jure… Depuis le plafond, je vous dis. Nous flottons au plafond, nous quatre et, lui, Mahfoud… Il faut me croire. Toi Charles et toi aussi Philippe, je vous en supplie. Je sais que tout cela est vrai. Je sais que je l’ai vu, que je l’ai vécu. Je sais… Je suis sûr que je ne suis pas fou. Il faut me le dire ! »


Comment ? Comment dire à Claude, le moindre mot. Bien sûr, là, tout de suite, à chaud, sans recule ni réflexion, nous ne pouvons y croire Charles et moi. Pourtant la tentation est grande, surtout pour moi, pour mon imaginaire. Mais je me retrouve franchement en apnée, dépassé par l’audace surréaliste de ce récit et de la vision finale... J’ai dans la tête, les corps, les attitudes, les anamorphoses, les visages, les regards, les couleurs, les… Mais je les «vois» d’en bas.


Je n’arrive pas à concevoir, même mentalement, le tableau de ce récit… vu d’en haut… Comment rassurer Claude ? Comment lui dire que j’ai l’impression que son esprit a été manipulé, manipulé par ce Pierre avec, peut-être, l’appui d’une drogue, une drogue puissante. Lui dire que pour les plumes, c’était un tour de passe-passe, que… qu’il ne devait pas y en avoir beaucoup, tout juste la valeur d’un oreiller, enfin quelque chose de ce genre, quelque chose de rationnel, de normal, de pas dérangeant, de moins prodigieux et surnaturel que ce que Claude veut nous communiquer avec tant de ferveur et d’émotion… Lui faire une phrase tellement longue. Tellement interminable, comme une « enfilade marathonienne », du Talmud, de la Tora, de la Bible, du Coran, de… dans leur intégralité…

 

Une phrase tellement hermétique et mélodieuse, tellement enveloppante et enthousiaste, qu’elle en deviendrait fascinante et prendrait furtivement la place de toute cette charge d’irrationnelle croyance, dans son esprit sous influence… Lui dire un truc enfin, qui ne dérange ni croyances ni amitiés, mais qui remette tout de même les choses et les êtres à leur place, leur redonne la bonne mesure et le juste pouvoir, c’est-à-dire aucun… qu’ainsi tout redevienne clair, facile… de notre âge… qu’ainsi cette histoire finisse béssif, béssif(4), par une petite anisette accompagnée d’une bonne kémia(5), bien piquante, au milieu de nos éclats de rires libérant cette légendaire vulgarité subtilement maîtrisée, dont nous avons le secret… Ouf !..

Mais je ne dis rien. Je me tais. Je me tais, parce qu’au fond de moi il y a une petite voix qui encourage le doute, qui me souligne tout l’intérêt d’une telle aventure sur le plan de l’imagination, de la poésie et de l’exotisme, de l'esthétiquement conceptuel… Voilà que je me mets à trouver des raisons de croire… Voilà que je me mets à connaître le doute, sur une chose aussi farfelue… Quoi… Qui ?…


Ce Pierre arrive peut-être à me manipuler à distance, depuis sa Kabylie… Mahfoud, alors ?…


Non, mais je rêve ?… D’un geste violent de la main, je chasse cette pensée stupide et alambiquée, alléchante et dangereuse, enfin… je la chasse, comme on chasse une mouche à merde, en faisant attention de ne pas la toucher, de peur d’être souillé par je ne sais quelle pestilence nocive... Charles lui a repris son regard des mauvais jours. L’instant est tellement… Je ne dis rien. Je me tais… De peur de réveiller les personnages. Même la voix du doute se tait.


Entre temps Claude a repris son calme.


Charles n’a pas assené de jugement. Il se montre curieusement intéressé par ces révélations. Il interroge Claude, sur la suite des suites annoncées, les mystères promis. Dans le même temps, il me libère de mon trouble dû à l’impossibilité de répondre à Claude et, il faut bien l’avouer, cela me convient finalement, de croire un peu en ces phénomènes envoûtants. Claude appuie son regard, bien aligné, droit « sur et dans » les yeux de Charles...


« Nous sommes là, de nouveau au sol, assis… Pierre est en lotus, sur les coussins, mes compagnons et moi, assis face à lui, à deux mètres, presque en demi-cercle, comme si rien ne s’était passé, comme si le temps avait repris son cour après un arrêt ou une pause, ou peut-être encore, un ralenti sur les images de notre aventure, au plafond ! La petite pipe a disparu… Oui ! Il y a eu d’autres soirs. Pas tous pareils, pas tous en présence de Mahfoud… Ce premier soir s’était terminé “au plafond” sur cette simple et prodigieuse impression d’avoir vécu un moment d’éternité… Mahfoud s’était estompé, lentement fondu dans le décor de notre salle de réunion. Pierre nous a longuement parlé. Il nous a dit des mots consolants, paisibles et doux. Il nous a dit aussi que Mahfoud était satisfait d’être venu ce soir-là. Que désormais notre vie était protégée. Que nos actions ne seraient plus à l’avenir empreintes de doutes et de mauvaises pensées. Il nous a dit aussi que, lui Pierre, il serait toujours là pour nous écouter et nous conduire vers d’autres expériences et d’autres Djenouns, mais que toujours nous dépendrions de Mahfoud… Il était devenu notre père spirituel… Mahfoud, cette terre inconnue, s’offrait à notre exploration, à la pénétration de son énergie, dans le seul dessein de nous enseigner des choses essentielles, rares et précieuses sur la réalité «relative» des choses…

Et Pierre nous a enseigné, jour après jour, les rituels, mais aussi les hantises et les obsessions de ces étranges visiteurs venus dans les montagnes depuis le désert inaltérable et fatal. Ce désert qui est leur sol, leur patrie, leur refuge pour l’éternité. Pierre nous a parlé du pays des Djenouns et du «Tobol des Djenouns(6)», comme d’un chant dans les dunes dont il nous a décrit le phénomène… Dans les montagnes, ici en Kabylie, le Tobol est un sujet tabou, puisque étranger, puisque venu du désert... On ne parle pas des hommes du désert dans les montagnes. Ils sont étranges et abritent chez eux, dans les dunes, tous les Djenouns… Les bons, les terribles et les sanguinaires... Les bons Djenouns sont plus nombreux ici, dans la montagne… Dans cette zone entre terre et ciel, entre l’homme et le seigneur. Ces hommes sont redoutés car différents. Différents, comme sont différents, la montagne et le désert…

Il faut donc vivre avec eux, les Djenouns, sans leur déplaire…


Et vivre avec eux, impose, de façon naturelle, une espèce de règle de vie plus obsédante que tout autre loi… Et du respect des règles, les Djenouns en sont très soucieux. Ainsi, on ne peut plus, une fois entré dans la règle des Djenouns, la quitter et avoir un comportement d’infidèle. Sinon, le Djenoun attaché à l’individu, portera sur lui l’œil… Et l’œil lancé par un Djenoun, les Kabyles y croient beaucoup, beaucoup, beaucoup. L’œil, ça peut attirer, soit la baraka, soit la malédiction, au hasard de l’humeur du Djenoun, et il vaut mieux ne pas courir le risque…


Pierre nous a aussi révélé certaines particularités concernant les Djenouns… Grace à Pierre et Mahfoud, que nous n’arrivions pas à dissocier dans nos réflexions, nous avons pratiqué les règles de bonne conduite… nous sommes devenus des êtres respectueux et bienveillants. Nous ne pouvions plus revenir en arrière. Plus de cigarettes, bien sûr, plus d’alcool - même si, en ce lieu, cela était plutôt rare - Plus de pensées négatives et hostiles, plus de surcharge alimentaire… Nous étions devenus des ascètes et nos esprits étaient clairs et volontaires. Nôtre… âme gagnait des terres inconnues, merveilleuses et tranquilles… La tension guerrière quittait le hameau, comme si le renfort que nous représentions, aux côtés de Pierre, avait pour effet de faire reculer les visiteurs inconnus qui un temps avaient pris l’habitude inquiétante de venir, de nuit, sur la route, discourir devant des hommes du hameau…

Est-ce encore Mahfoud ? La force de Mahfoud, concentrée en nous ? Nos esprits - nos quatre esprits - tournés vers les hommes et les hommes, refusant les contacts avec ces inconnus… Les inconnus, prévenus de la présence sur le hameau de la force décuplée et incorruptible de… Mahfoud… la boucle était possible ! La boucle était réelle.


Dans cette nouvelle ambiance pacifique et radieuse, nos journées de classe sont devenues de fabuleuses cérémonies, baignant dans le bonheur le plus simple et le plus partagé, par toute notre communauté. Pierre, pour ce qui est de la zone humaine et Mahfoud, pour ce qui est du mythique, nous tiraient vers le haut. Et nous, nous en faisions autant avec les enfants… qui venaient, de plus en plus nombreux. Même des petits bergers les plus éloignés du hameau avaient fini par convaincre leurs pères ou leurs grands frères, de les laisser venir, au moins lorsqu’il ne faisait pas trop froid et que la neige n’était pas trop abondante…


Nous étions nous même devenus, aux yeux des villageois, respectables et importants comme Pierre… Et puis, ils savaient, par différents signes et une observation constante de nos étranges apparences et certains de nos comportements, que Mahfoud, nous parlait… Au fil des jours, les groupes d’enfants s’étaient retrouvé habités d’un étonnant dynamisme. Leurs jeunes cerveaux avalaient littéralement, comme des friandises ou des pâtisseries de fête, les connaissances que nous leur proposions à l’étude… Ces journées magiques réfléchissaient le climat, l’image et l’affirmation palpable de la protection omniprésente de Mahfoud sur nos actions.


… Et puis, la journée finie, vers quinze heures - nous faisions pratiquement des journées continues et certains enfants avaient à marcher parfois une heure pour regagner leur habitation - une fois le dernier enfant parti, tous ensemble, selon une méthode immuable et parfaitement rodée, nous faisions le ménage. Puis nous préparions, pour le repas du soir, soit de la semoule ou des fèves ou encore des lentilles, soit un bouillon de légumes frais. Nous choisissions aussi, avec application, une galette sans levure et, parfois des caillés de brebis, que nous élaborions avec les galettes comme un rituel, le dimanche, dans la bonne pratique des règles de vie et la règle secondaire mais incontournable réglant la réalisation d’une nourriture simple, naturelle et dépouillée de tout assaisonnement sophistiqué, pouvant masquer le goût du produit de la terre… Nos repas étaient brefs et accompagnés d’un cérémonial, assez proche de ce que nous avons connu à l’église, lors de la célébration de la messe, de l’élévation, de la communion et toute la symbolique attachée à ces pratiques. La seule différence résidait dans le fait que, pendant nos agapes, façon Mahfoud, nous échangions des idées, des projets et des sentiments, dans la joie, le rire et… »


Depuis le début de son récit, Claude a évoqué des ambiances, décrit des caractères… qui ont emporté mon esprit loin, très loin… je plane.

Claude vient de se resservir du thé, très infusé et sûrement tiède à l’heure qu’il est… Déjà le soir tombe. Le récit-confidence de Claude reprend.


« J’attendais ces soirs, assis sur les coussins dans notre pièce, comme un enfant attend sa mère à la sortie de l’école. Mes compagnons et moi, étions devenus les disciples inconditionnels de Pierre et au-delà de lui, de Mahfoud, qui venait de temps en temps partager, pour ainsi dire, un thé… Physiquement, Mahfoud a une allure humaine, mais il n’est pas tout à fait un humain. Il est plus qu’un humain et de ce fait il ne consomme rien de terrestre… Ce fut encore une source de surprise, mais maintenant, plus rien ne pouvait nous étonner. Nous l’avons interprété ainsi. Je vous demande d’y croire, maintenant, pour toujours !

Je vous ai presque tout dit… Mais mon secret ne s’arrête pas là ! »


Le temps élastique, je subodorais que cela était possible. Mais à ce point ! Voilà plus de deux heures, que Claude nous déverse son secret. Nous n’avons rien vu passer. Pas un instant nous n’avons décroché de son récit. Et, en plus , Claude nous dit que ce n’est pas tout !


« Notre partage avec Pierre, de la révélation, pas du Coran… mais des Djenouns, notre adoption, par Mahfoud, notre intégration à ce qui ressemblait désormais à une famille… Et même «à plus qu’une famille»… Cela ressemblait à un corps, unique mais composite, façonné mais immatériel, révélé mais contenu… Dont nous, jeunes volontaires au service de l’éducation nationale, nous étions devenus, les membres naturels, les organes cohérents, des cellules souches par la seule volonté de…


Finalement toute cette aventure, nous avait hissé, aux yeux de toute la communauté montagnarde, au rang de… Disciple ? Apôtre ? Croyant ?... En tout cas, nous étions devenus des êtres honorés ! Et les récompenses sont devenues presque quotidiennes. Les parents de nos élèves par exemple… Ils prélevaient régulièrement de leurs récoltes, de petites offrandes, qu’ils nous faisaient porter en fin de semaine. Jamais pourtant nous n’avons pris un repas avec l’un ou l’autre de ces rudes montagnards. Nous étions, soit trop différents, soit pas assez semblables, mais en tout cas maintenant, inaccessibles.


Au début de notre initiation, nous avions du mal à nous conformer aux règles pourtant simples, de la vie selon Mahfoud… Il nous a alors «fait porter», par d’autres Djenouns moins bienveillants que lui, quelques signes forts, figurant ses pouvoirs, pour bien nous faire imaginer les suites hasardeuses qu’il pouvait nous faire vivre en cas de non-observance de sa règle… A chaque manquement aux principes, le soir même, des phénomènes hallucinants nous étaient imposés. Je vous le livre en vrac sans détails, sans commentaires… Ainsi, comme lors de la toute première manifestation surnaturelle et paisible, avec des plumes d’oie, les symboles ont été remplacés par des éléments moins séduisants. Par exemple, des mouches, des insectes rampants, du sable en tempête, des grenouilles visqueuses et bruyantes, des chaleurs sahariennes ou encore un froid sibérien… Et tout cela dans notre pièce, celle de nos repas qui est maintenant devenue, après ces épreuves inquiétantes, celle de nos nuits… Il nous fallait alors, comme une punition ou un gage, tout remettre en ordre, tout nettoyer, y consacrer beaucoup de temps. Réfléchir à notre comportement coupable aux yeux du Djenoun.


Puis nous avons connu progressivement la félicité. Les règles respectées nous ont fait connaître l’autre versant de cette doctrine étonnante. Ce furent alors des manifestations dans le pur style oriental, avec des pétales de roses, en lent et calme tourbillons fondus dans le sol, des souffles d'arômes capiteux et profonds, et puis… un térrible soir… il y a eu «les billets de banque» ! Des billets, par centaines, virevoltants… Le Djenoun de ce soir-là, nous avait demandé, lors de ses enseignements des règles… De ne pas êtres impatients et avides de richesses, des biens terrestres, d’honneurs narcissiques et trompeurs… Il nous avait enseigné de privilégier les sentiments nobles, la grandeur d’âme, la fraternité, l’acte gratuit, le positif… Mais dans l’euphorie de l’instant, nous avons négligé ses recommandations et, au gré de nos mouvements agités de gamins impatients, nous avons ramassé par pleines brassées ces billets éthérés… nous roulant dedans en riant à gorges déployées. Ce fut terrible et violent !


La pièce est devenue, en un instant, un champ de bataille monstrueux, sans cadavres, sans combattants, mais étrangement baigné de sang, de boue, de puanteurs immondes… Le tout couvert de cris horribles et de gémissements à vous glacer les os… Plus de billets, plus d’allégresse, plus d’impatience… Notre décor si familier et confortable est resté ainsi pendant deux jours, transformé, souillé et terrifiant. Nous étions perdus. Nous n’avons pas pu animer nos classes comme à l’habitude, tant nos esprits étaient perturbés et meurtris... Nous ne pouvions même pas nettoyer notre pièce. Puis, sur intervention de Pierre, Mahfoud a, exceptionnellement, remis les choses en place et purifié l’air corrompu. Le monde, notre monde est redevenu paisible et protecteur...


Nous avons compris ce soir-là, une bonne fois pour toute, que les puissances de l’esprit de ces étranges visiteurs, pouvaient tout et que nous nous n’étions que des individus agités de mécanismes stupides et primaires. Nous avons compris le sens du message essentiel des Djenouns. Nous nous sommes pliés de bonne foi, aux règles de vie prescrites par Mahfoud et les siens. Nous avons alors connu, dés cet instant, la paix infinie de la conformité raisonnée, de la conscience éclairée, du comportement contrôlé et positif. Et les récompenses sont redevenues presque quotidiennes… Et Mahfoud lui-même nous récompensait. A sa façon. Et la façon Mahfoud est très bienveillante. C’est, vous vous en doutez, immatériel. Cela se traduit par un état d’esprit, un changement de température de l’âme… Une merveilleuse sensation de plénitude et de paix… Un événement magique qui fait que l’on se dit que l’on peut mourir maintenant, sans regret… maintenant que cette grâce s’est posée sur nous… C’est le nirvana, le paradis, le Graal, tout ce que vous pouvez imaginer, mais des millions de fois plus intenses… »


Claude est en sueur, agité. Sa sérénité initiale a disparu. Puis, lentement il reprend son récit, dans un souffle, presque à voix basse.


« Mais… je suis là ! J’en suis là ! Je suis perdu ! Sorti du berceau du hameau, des montagnes, de cette Kabylie fascinante, seul, ici dans cette ville agitée et sanglante, je manque d’air, je manque d’ossature, de muscles, de tout... Mais surtout je manque de Pierre, de mes collègues, de… Mahfoud ! Le calme que j’affiche depuis mon retour n’est que le fruit d’un combat terrible que je mène contre moi-même. Aujourd’hui je suis épuisé, je perds pied. En tout cas il va falloir que je trouve une porte, un hublot, une fissure, une sortie. Pour m’échapper, retourner là-bas. Rejoindre mon corps, retrouver mes sens et ma destinée dont j’ai été dépouillé, démembré, séparé comme on détache un nouveau né de sa mère. Un nouveau né dont on coupe, nécessairement, mais cruellement, le cordon fondateur… Lui, qui garde cette blessure presque invisible, comme un combattant mutilé. Ainsi mon arrachement à mes maîtres me laisse nu et perdu, sans protection tel un Bernard-l’hermite sans coquille… Dans un monde hostile sécrétant des haines, des convoitises, des… Ils m’habitent ! Pierre, Mahfoud, les autres amis… J’ai perdu ma terre. J’ai perdu une harmonie.

Aidez-moi !


Charles, Philippe, je fais quoi, moi maintenant ? Mourir ici ? Partir, repartir, dans mes montagnes sacrées ? Et peut-être braver le destin sous leur protection ? Dois-je, au contraire, accepter cette séparation et sa douleur contenue ? Dois-je me dire que si je survis, je me construis en me coulant dans le moule générique qui me rendra plus adapté, plus résistant, mais aussi, plus agressif, plus individualiste, plus éloigné des hommes, plus méprisant pour l’étranger, plus loin de… »


Il est debout... Ricoche sur nous, comme sur les objets, le lit, la porte close, les poufs… Il tremble. Il me fait peur. Il me paralyse. Nous sommes dans l’impossibilité totale de répondre à de telles interrogations. Pas nous. Pas dans notre monde. Pas comme ça. Pas pour ça !

Pour ça… Voilà, c’est dit… Pas pour ça ! Ça, ce n’est pas possible pour nous… Les Kabyles, mais seuls alors… Pierre et Mahfoud, c’est plus complexe. Il faudrait réfléchir, mais nous n’en avons pas le temps. Et les règles ? Les règles de vie ?… Bôf !

Mais, Claude... Claude… et sa détresse ! Claude nous charge de cette chose démesurée et inhumaine, qui consiste à donner un conseil, à prendre parti, à trancher dans un dilemme vital douloureux… Claude…


Stop !


Charles est là, à côté de Claude. Derrière eux, Mahfoud et Pierre se balancent doucement à quelques centimètres au-dessus du sol. Ils me font des signes amicaux en souriant. Un léger tourbillon de blanc duvet s'éparpille sans fin tout autour d’eux, accompagnant le moindre de leurs mouvements… Claude, irradie de bonheur dans sa gandoura blanche. Il a posé doucement une main sur l’épaule de Charles… Leurs regards se sont croisés un instant… puis, dans un étrange ensemble, ils m’ont fait signe de m’en aller… scapa… scapa… scapa(7)… rythmant chaque mot d’une tape sèche de la main droite sur le poignet gauche, doigts joints, pointés en direction de l’horizon… Mouina, elle même, est là. Ma douce princesse Kabyle, témoin lucide de mes tourments du temps où elle m’avait « élevé » dans ce pays qui a connu mon enfance, avec toute sa bienveillance, pendant ces années bénies. Elle a revêtu ses habits traditionnels et ses lourdes parures de bijoux, protecteurs du mauvais œil et porteurs des forces vitales. Ils sont faits d’argent ciselé, agrémenté d’ambre mythique, de noble corail sang de bœuf et d’émaux bariolés. Sa poitrine est couverte d’un Tabzimt, ronde fibule richement décorée et son front paré d’un diadème distingué, juste au-dessus du tatouage bleu symbolisant son rang, sa lignée… De loin, elle regarde Pierre et Mahfoud, avec discrétion. Son respect des traditions et des croyances ancestrales, ne lui permettent pas de s’approcher trop près du Djenoun, même un… bienveillant, même si…


Vous enten

dez la musique… Ecoutez la musique. Ecoutez… Elle est faite de l'âme Amazighe, depuis la nuit des temps… Voyez ce grand feu de bois au soir tombant… leurs habits traditionnels, la danse, les chants berbères… le rythme ondulant, souple et vigoureux.  Regardez Mouina. Ma Mouina à genoux, enveloppée dans une étoffe bleue, qui esquisse avec sa tête et ses mains une cadence effrénée. Regardez… Écoutez… Aimez… Un dernier verset du « livre magique » de mon enfance me parvient… Une petite fable que j’adorais… avant. Avant ! Il y a si longtemps. Et puis… Et puis !

Mouina, ma discrète, est là à présent, sur cette dune où je veux que ma trajectoire intime s’achève à la fin d’un été… surtout pas en hiver.


«La dune», celle du livre magique qu’elle ouvrait au hasard, assise sur le « tapis-rêvant » de mon "enfrance" en Algérie

Elle me fait un signe… Elle me demande alors, sans prononcer les mots, de croire au récit de Claude. De croire en Mahfoud. De la croire…

J’ai promis...

 


 

(1) Calbote, forte tape sur la nuque, donnée brutalement et par surprise. Agrémentée de « La coupe » lorsqu’elle est donnée suite à une coupe de cheveux.

(2) Pointer, jeune homme, européen des beaux quartiers d’Alger, consacrant le plus clair de son temps à étudier sa tenue vestimentaire, dernier cri bien sûr, pour aller au cœur de la ville, dans les lieux les plus réputé - à l’Otomatic par exemple – se faire voir et draguer…  « lever » les « petites cailles » issues elles aussi de cette même société.

(3) Source Internet : Les berbères mémoire et identité. Auteur, Gabriel CAMPS.

(4) Béssif, mot arabe signifiant « obligé ».

(5) Kémia, amuses gueules diverses servies généreusement au moment de l’appéritif. Signifie « un peu ». Mais dans la réalité une bonne kémia est parfois l’équivalent d’un repas… sardines piquantes, tramousses (lupin) en sauce rouge, petits beignets, soubressade, merguez, fèves à la juive...

(6) Tobol des Djenouns, Tobol : tambour. « tambour des sables ». Bruit sourd semblable au grondement du tonnerre ou à un moteur puissant en régime continu. Bruit dû, sûrement, au déplacement de sable provoqué soit par le vent soit par le passage de véhicules ou d'une caravane. La croyance veut que ce vent soit provoqué par les esprits, mauvais en général.

(7) Scapa, mot italien utilisé en Algérie pour signifier « sauve toi », « échappe-toi ».

 



Publié dans NOUVELLES

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MALEK 20/01/2011 23:25


Le bonsoir.
Dans mon message je vous disais :
De tout un peu...
Encore.
Et maintenant je vous dis : Encore et encore
Mahfoud.