La facture est payable à réception !...

Publié le par guey padela

 


 

Cette zone de la plage est déserte pratiquement toute l’année. Surtout à cette heure…

En prévision de manifestations à venir, François doit s'entraîner au lancer  du fameux cocktail de l’inconnu Molotov, avec Sousse et Serge qui doivent, pour une fois, le rejoindre… D’ordinaire ils y vont ensemble.

Il est seul, assis sur le sable.


-  Bouge pas !


A ses côtés, un sac grossier tombe brutalement.

C’est un vieux jute, ocre sale, très sale...


-  … Puuuu-tain-deeeuuu-taaaaa-raaaa-ceeeuuuu… Bouge pas ! J’ai dit.


Un grand coup de pied dans le dos accompagne l’ordre brutal.

François tourne la tête, pour voir autour de lui.

Il y a beaucoup d’hommes… Six, assez âgés. Plus âgés.

Il ne comprend pas ce que tout cela veut dire. Il voit bien deux têtes, vaguement connues, les autres quatre, il ne les a jamais vu.


-  T’yas l’air inquiet petit… Faut pas… Quand on n’a rien à se reprocher…


-  Mais p’têtre qu’il a pas des claoui, ce roumi…


Celui-là, il le connaissait. Il lui avait violemment tordu le bras, une fois, lors d’une bousculade dans une manifestation spontanée, à la suite d’un attentat au couteau sur un « commerçant-en-blouse-grise-qui-prenait-un café-sur-le-pas-de-son-magasin-de-graines-et-semences »

Égorgé. Salement. Simplement…

S'il ne fréquentait pas au quotidien le quartier de celui dont  il connaissait le visage, il passait souvent devant chez lui et il connaissait de vue toute sa bande habituelle.

Le jour de la manifestation, il avait pu se dégager assez facilement et, en plus, comme ils étaient nombreux et tous « blancs »… l'autre n’avait pas insisté... Ce jour-là ils étaient « majoritaires », eux les Européens… Aujourd’hui, lui, l'autre, il était avec une autre bande. Plus âgés, plus nombreux que François… Plus déterminés et plus menaçants…

Aujourd’hui, ils étaient « la » majorité.


-  Tu fais moins le fier, ya rattaïe que t’yé !


Il le soulève par les épaules et plante un regard fiévreux dans le sien.


-  Allez, fissa, on l’embarque ce fils de pute… En plus, y sort avec une youdi. Wouhla !… Une juive… Sa raaace !…


-  Toi et les autres… Mène-le à la ferme.


Il se colle à François, dans une dernière provocation et ajoute.


-  C’est pas long tu vas voir. Et puis, dans la vie y’a toujours un moment où il faut passer à la caisse, non ?... et aujourd’hui... Yala… C’est ton tour… Et la caisse pour toi… C’est le cercueil !


… Il sent le musc, la sueur légère, le velours, mêlé d’épices exotiques…


François crie, ils tapent… Il hurle… Ils le maîtrisent et, d’un coup, lui jettent le sac sur la tête. Un lien de corde vient immédiatement le ficeler, autour de son cou…


Un enlèvement ?!


Ça le glace… Etre ainsi, l’enjeu d’une attaque… Son corps n’est plus qu’un organe pulsatif, aux martèlements violents... tout est douloureux... Ses yeux se brouillent de larmes… Son esprit s’emballe.

Pourquoi lui ? La raison est-elle politique ou est-ce une simple revanche sur cette vieille embrouille de la manifestation ? C’est démesuré. C’est fou. C’est N’importe quoi...

« Alors qui ?… Pourquoi ? ».

Pourquoi Sousse et Serge ne sont pas arrivés à l’heure dite ?


La toile grossière, qui lui couvre le visage, dégage une odeur insupportable de moisi et de minuscules poils  qui semblent vouloir pénétrer ses narines à chaque bouffée d’air, soudain plus rare… Il sent sa peau sale, ses joues particulièrement.

Des picotements s’installent de façon désordonnée sur l’ensemble de son visage…

Du côté du cou, ce n’est pas mieux, la brûlure du frottement de la toile mêlée de sueur…

Il est assis sur un sol froid, ses chevilles et ses poignets ont été attachés très étroitement, dès son chargement brutal dans le véhicule. Sûrement un camion bâché. Il ne sent pas le vent de son dèplacement. Les hommes autour de lui restent étrangement muets, mais il sent leur présence…

Un raclement de gorge, un reniflement, un tissu froissé...

Leur silence ne fait que décupler sa terreur.

Il n’ose pas bouger, il craint d’attiser leur violence et sa peur lui dit de tout juste respirer, le plus lentement possible, le plus calmement possible !… De s’effacer et de ne pas succomber à ses sanglots nerveux, qu'il réprime à grand renfort de contractions.

Il veut diriger ses pensées, vers des cieux limpides et clairs, s’évader de cette épouvante qui le ronge. Rien n’y fait. Son cerveau a laissé le relais à son ancêtre le plus archaïque, le plus routinier, le plus « non mental » possible pour s’exprimer sans être ralenti…

 

Un cerveau silencieux qui le fait respirer et attendre. Pas plus. C’est tout...


Il avait lu un article sur ce cerveau archaïque... Il y était précisé que tous ceux qui ont été menacés dans leur vie ont réagi dans un premier temps au niveau reptilien, puis, une fois le danger passé, le cerveau mammifère s’est manifesté, la sueur est venue, le cœur s’est emballé et les jambes ont tremblé... Alors, la raison a repris sa place. 


Il a du mal à respirer.

Il est devenu gibier.


Après un fastidieux trajet, François est débarqué, brutalement… Traîné par les épaules sur un sol rugueux… Laissé là, sous le soleil. Dans sa tête, il doit être onze heures. Une lumière tamisée passe le rempart du sac à la trame partiellement relâchée… En clignant d’un œil et en retenant son souffle pour ne pas trop bouger la tête, il arrive à cerner un minuscule fragment du décor.


... Une petite loupe incrustée dans le manche d’un porte plume moiré de vert, façon gorge de ramier… laissait entrevoir un paysage très approximatif... en regardant de cette même façon furtive… C’est à l’école primaire, qu'il l’avaiti eu...


C'est un sol gris en ciment. En tournant très doucement la tête, il a droit à un panoramique restreint mais édifiant… Son œil a du mal à faire le point, entre la maille relâchée et le paysage. La correction permanente de sa vision devient pénible. Une véritable barre douloureuse se plaque derrière ses yeux…

Il lui faut procéder, par intermittence, prolonger les pauses.


Il est seul. Seul, mais pourquoi ? Seul, mais où ? Seul, mais comment ?


Seul à attendre. Et l’attente, c’est long, c’est angoissant, c’est insupportable.


On met toujours un sac sur la tête de ceux qui vont être pendus ou fusillés…


Il a mal partout. Son nez est bouché… Peut-être par réflexe, pour éviter les poils de la toile de jute… Il respire mal, alors il alterne, avec la bouche. Ce qui a pour effet de coller un peu plus la toile sale et grossière sur ses lèvres et les rendre sèches et irritées par cette respiration forcée. Sa gorge est en feu…  Il a envie de boire, de dormir, de partir, de pleurer, d’uriner surtout, de… pisser… pisser, pisser.


Mal à la vessie.

Trop mal… Il se lâche, d’un coup.

Plus rien en lui ne justifie les tabous, les hontes et les retenues... Sa verge, coincée, recroquevillée dans son slip, serré par ma position inconfortable, ne permet pas à l’urine de se frayer son chemin, surtout que par la faute de ces connards de pro-nazis, on n’a pas voulu l’opérer d’un phimosis dès son plus jeune âge…

 

"Pour ne pas passer pour un juif, la chose la plus effroyable aux yeux de tous les biens pensants anti-juifs de sa société environnante"…


Et puis, sous la pression de l’urine, un passage se crée.

Son jet, douloureux au début, semble ensuite ne pas devoir s’arrêter. La vessie reste dure et sensible au moindre mouvement…

Soudain, instinctivement… un arrêt brutal.

Il a failli chier en se laissant aller ainsi !

Son instinct fait qu'il n’arrive plus à reprendre sa miction, sans risquer de tout lâcher, de partir dans une espèce de colique, puante de peur… Il sent ses fesses mouillées et gluantes… Et puis, brutalement, n’y tenant plus et glissant un peu plus dans sa déchéance, il abandonne tout ! Sans retenue. Il part dans un long pet éclaboussant.

Il inaugure sa honte et sa capitulation.

Sa souillure le contente…

Il n'est plus rien. Rien d’humain-civilisé-policé.

Il baigne dans son indignité et son impuissance. Il pisse comme il chie. Il coule de partout et, en même temps, il libère son corps des vieux démons tabous et de ses chimériques fiertés…

Même son secret douloureux... Georgeot lui-même, le violeur-prédateur de ses cinq ans, est expulsé dans cette débâcle...

L’odeur est intense et répugnante. Tout est dit, tout est fait. Dans des espèces de rots, ses sphincters, velléitaires, intermittents, laissent encore répandre des lambeaux de sa panique…


Il est usé. Il voudrait mourir…


Sursaut.

 

Il lui semble avoir entendu un bruit… Mais surtout, il a senti un frôlement, sur ses jambes… Il redresse légèrement le buste... appelle,  hurle, supplie.


Rien…

Le temps court au ralenti, et même, à rebours. François s’effondre de nouveau sur le sol. Son esprit chavire et refait surface… par vagues qui balayent, à chaque déferlante, des pensées de plus en plus laborieuses à germer… à s’accrocher, à nidifier, à prendre racine pour enfin parvenir à l'éclairer et l'apaiser. Sa conscience revient, par périodes, comme le son lors de la recherche d’une station radio… Ses yeux brûlent et sont presque collés, remplis de fins brins de cette putain de toile…

C’est sûrement un petit sac de légumes secs.

L’odeur est, de plus en plus fade et étouffante. C’est un véritable supplice.

Alors, une violente colère monte en lui. Franche et terrible.


« La colère ».


Celle de tous les âges, de tous les temps, de tous les futurs.

L’ire immortelle.


… Cette obsession à causer du mal et à rabaisser l’objet de notre haine… Peu importe, objet ou personne… Tout. Tout ce qui semble avoir le pouvoir de diminuer notre force d’exister… La colère… Cette démesure, cette passion aveugle, sans réflexion… Il faut quelle passe.


En guise de sauvegarde de l’être, en quelques secondes, lui l’homo sapiens évolué, s'efface pour laisser « penser et décider », la bête obscure qui est en lui.


Et, elle ne s’en prive pas, la bête... Elle pense… Et c’est plutôt surprenant.

Elle se bâtit tout un scénario…


« Si je n’avais pas été surpris, j’aurais... J’aurais... J’aurais fait un... J’aurais… Agressif… Provocateur. Le dégoût et l’insulte à la bouche… J’aurais… J’aurais mûri un glabar visqueux… Venu du fond de ma haine… Je aurais laissé l’autre prendre l’initiative de l’attaque... Très vite alors, j’aurais... J’aurais pratiqué une clé terrible, l’obligeant à plier et mettre un genou en terre. Puis, j’aurais durci ma domination en le faisant coucher au sol… Je l’aurais fini, à grands coups de pieds dans ses sales couilles, d’enculé de sa mère… Hurlements… horribles et pathétiques… J’aurais, bon Prince... D’un pied vengeur, rendu avec un mépris hautain son corps douloureux à sa bande, maintenant toute tremblante d’avoir perdu son leader… Sa bande de minables… Sa bande, elle, l’aurait emporté loin de la plage pour toujours... à jamais… Comme dans les films de cow-boy... contre les indiens ! Ainsi l’histoire aurait pris fin, à peine commencée... »


Impressionnant… Gigantesque, énorme… Magnifique...


Soudain ils sont là, en masse…

Ils le traînent sur quelques mètres, tournent autour de loi en hurlant des mots qu'il ne comprend pas, qu'il ne comprend plus, qu'il n’a jamais entendu… Ils lacèrent son pantalon au couteau, arrachent des lambeaux de tissu merdique… Ils l’insultent, le rabaissent dans toutes les langues possibles, pour lui dire leur dégoût… l’un d’eux simule une pénétration de son anus à l’aide d’un bâton rugueux…

 

Et puis ils le soulèvent, à deux, pour le jeter de nouveau dans le camion.

 

L’odeur est venue, avec lui, bien sûr.

Elle est sa compagne désormais…


Ils le lui crient aux oreilles en ricanant…

Ils l’humilient encore et encore en poussant des petits cris de gonzesses en chaleur…

Ils lui disent qu'il sent la femme juive…


C’est vrai… Le racisme, toujours primaire, s’exprime, le plus souvent, en premier lieu par les odeurs. L’odeur de « l’autre »... quoi de plus terrible, pour un raciste ?


Ils le laissent enfin… Le camion roule.

Une autre destination ?

Une autre attente ?… La sentence, enfin prononcée ? L’arrêt, définitif, de ce cauchemar ?...


Il lui semble être seul. Il ne sent pas de présence…

Pas de présence hostile. Pas de souffles et de raclements de gorges.


Seul.

Lui « le moi entravé ».

Lui, « le moi résigné »

Il laisse filer le temps. Il perd toute notion de temps...


... Il doit y avoir un chauffeur au volant, peut-être un ou deux hommes de plus dans la cabine…

Cela veut dire…


Stop.


Arraché une fois de plus et jeté au sol…

Du sable !… Du sable tiède !… Du sable doux à sa chute !

Il colle immédiatement à sa diarrhée, lui sèche le corps, lui fait presque du bien dans tout ce fracas… C’est une plage sûrement.

Sa plage, peut-être…


Une lame coupe ses liens.

Le sac est ôté sans ménagement…

La corde, dérisoire, lui reste au cou, comme un condamné à la pendaison...

Nous sommes en fin d’après-midi. Il est obligé de garder les yeux mi-clos...

La lumière a changé, mais reste insoutenable de violence. Un seul homme est là, près de lui…

 

C’est lui, l'autre,  celui qu'il connait de vue…

Vince. C’est son surnom… Il ai eu le temps de le retrouver son surnom… Vince !…

Viinnnsseeu, avec l’accent !... Look à la Elvis !


Le surnom Elvis était déjà pris à Alger, par un autre, au moins, un comme lui, banane, blouson de cuir avec boucles et lanières rutilantes et sonores, et puis, sa peau toujours luisante de séborrhée… L’œil toujours vague, inquiétant et… Inquiet.


-  T’ya compris maintenant ya rattaïe ! Allez nyyk de là. Dégage… Dégage… T’ya rien vu, hein. Tu m’connais pas. T’fem té ?… Tu comprends ? Coulo que t’yé… Jamais tu parles. Sinon c’est la caisse à de bon, enculé de ta race… Jette le slip, jette. Allez, fais voir ton cul de mariquita… En’yen’yen…t’yé pas beau tu sais… Ralouf que t’yé.


Et il le laisse là, abasourdi, honteux, blessé dans sa certitude conventionnelle de mâle, les jambes collées de sable fin, teinté, pisseux, la raie du cul incrustée du plus fin sable et bordée de grains grossiers et rugueux…

 

Il tape sur l’aile du camion en le contournant…


-  Allez roule…Yala, zid ya bouzid ! Aaaahhhaaaaahhhh, ahhhhhh, aaaah… T’yas vu le roumi ?… Aaaahhhaaaaahhhh, ahhhhhh, aaaah…


Un seul homme était donc au volant avec lui.

Son rire gras le frappe, comme un coup de poing dans l’estomac.


Vince, François n’a jamais su s’il était arabe ou pas.

Il semblait musulman...

En tout cas il pratiquait certaines fêtes… Il vivait avec les Arabes, dans ce quartier clos d’un mur... Le ravin, c’était son nom, un autre ravin que celui qui se trouvait juste en face de l'école primaire de François, où habitait le « Elvis » ; comme si ces lieux étaient spécialement réservés à cette population égarée dans les quartiers européens...

 

Un « morceau de quartier réservé, pour eux. Un ravin dans la ville », dans un quartier pourtant « respectable ». Là se trouve alors une forte concentration d’une minorité ethnique issue d'une majorité, culturelle et religieuse.


Ils sont là par contrainte, avec la conscience des difficultés et de la ségrégation sociale… de réclusion.

Leur environnement, généralement, est dégradé…

C’est une bulle de misère en milieu "riche".


Il n’y avait qu’une toute petite porte percée dans le mur d’enceinte. En longeant le chemin escarpé qui contournait en léger surplomb ce minuscule quartier, on devinait une série de petites maisons de terre aux toits de tôles ondulées… un amas de gourbis… un village en plein milieu de chez… nous !

Lui, Vince, il était « blanc », et parlait, semble-t-il, le français, l’Arabe, l’Espagnol, l’Italien, l’Anglais…

Il pouvait être gitan…

C’était un rhaïe, un rhaïyoun…


Encore une des spécialité de la fameuse intolérance générique de l'Alger de François.


Classer un homme, ou une femme, dans la catégorie rhaïyoun, c’est le désigner comme racaille, vulgaire, ordinaire, bon à rien, de basse extraction, de sang mêlé, de bâtard, de sans race ou, de trop de races… Et tout ça à la fois… L’inverse du beau linge, que François et ses amis estimaient être alors, eux tous, dans son « beau » quartier...


Il avait simplement oublié que lui-même, dans sa "tribu hostile", il était traité avec un même mépris… Il avait oublié que, petit, on l’avait tellement exclu, qu'il avait été obligé de n’être qu’un isolé… et  qu'il allait plus tard se retrouver à vivre « lui » uniquement…

Pendant longtemps.

Pour toujours.


Il lui a fallu rentrer.

Sa voiture  était là…

C’était bien « sa » plage.

Rien n’avait bougé depuis le matin.

Mais pas un mot de Sousse et Serge sur le pare-brise. Rien.


François avait un vieux Djean’s dans la malle arrière… Avec de rares herbes poussant sur la dune, il a frotté tant bien que mal ses jambes, ses fesses et ses… fèces… Et il est rentré sur Alger… à toute petite vitesse.

 

Il avait mis, pour protéger le siège, une serviette de bain, toujours présente dans la malle arrière. Son esprit était complètement brouillé, désorienté, désorganisé, incapable de recoller, les morceaux de cette équipée, dans un ordre cohérent.


A la maison, un mal de tête servit d’alibi à son silence. Il est allé se coucher après une douche avec une rugueuse loufa, la lavette de crin si répandue en Algérie.


Une loufa… pour désincruster jusqu’au souvenir de cette affreuse journée. Rien ne parti, hormis la merde… Pas l’odeur, pas le choc, pas la souillure de l’esprit…


Cette nuit-là, il n'a pas fermé l’œil.

Les jours suivants furent un véritable martyre.

Son cerveau, à n’importe quel moment, le plus inattendu, le plus insolite, lui balançait des bribes d’images…

 

Lui, vu par lui… Dans toute sa déchéance et sa terreur.


Pendant des jours, il n'a pas donné de nouvelles aux deux désaxés, qui lui servaient alors d’amis…  Il ne répondit pas à leurs appels dans la rue… Prétextant un travail passionné, sur une toile... imaginaire. En faisant répondre sa mère…


Pendant longtemps, très longtemps, lorsqu'il sortait, il a changé de trottoir, en permanence, et ses itinéraires ont été, chaque jour, complètement différents. Pour brouiller les pistes, ne pas rencontrer de gens de sa connaissance et surtout pas, Vince et sa bande !


C’est dans cet état de désarroi qu'il a fabriqué la solution…


Ce n’était pas à lui que tout cela était arrivé...

Ou alors, ce n’était pas ça qui lui était arrivé... Il n’avait jamais été enlevé…

Cette attitude, il la connaissait depuis son enfance violée...

 

Il s'était surnomé alors « cenépasmoi »… 

Cela serait désormais sa version perso.

 

Pour son entourage… Pour Sousse et pour Serge, il a raconté une toute autre version...


« Je m’étais trompé de lieu pour notre rendez-vous... Je me suis endormi sur la plage, j’ai eu une colique pendant mon sommeil… Mon pantalon ?..... Je l’avais enlevé, en prévision de nos exercices de combat de rue… On me l’avait volé, pendant mon sommeil… »


C’est tout !


Et, de loin en loin, il a évité d’orienter ou de laisser orienter les conversations vers des terrains qui pouvaient déboucher sur les événements et surtout, l’évocation de cet événement-là. Puis, par réflexe, il a tout oublié, totalement, et il a inventé une autre vie… pour cette période… Pour lui.

Une vie normale.

Enfin !...


Un jour, il n’y a pas si longtemps, on a posé, sur son visage, un fin maillage jaune de plastique mou et chaud pour lui confectionner un masque total, un guide, rigide après refroidissement, qui lui maintiendrait la tête complètement fixée, contrainte sur une table de radiothérapie…

La vague de terreur qui s’en est suivie a été si brutale, que le souffle lui a manqué et que son plus vieux cerveau, ce compagnon discret et omniprésent, a refait surface et lui a ordonné la fuite, l’arrachement immédiat, le refus…

Et en plus et surtout, la sensation d’être porteur de cette puanteur diarrhéique.

 

Il s'est arraché de la table, d’un coup, sans crier gare. 

Tout au long de son traitement, ainsi « entravé » par la tête… Seulement la tête, dans ce carcan de mailles plastiques… Il a dû pratiquer des exercices de respiration et prendre un produit décontractant à chaque séance…

Il a dû, se « sentir », en permanence, pour vérifier son odeur…


Une terrible angoisse l'envahit devant tout ce qui est déposé dans sa boîte à lettre…

Même les e-mails…

 

Parfois même il n’ouvre pas son courrier.


Si, par manque de disponibilité ou de trésorerie, il traîne trop à régler une facture, son esprit est envahi d’anxiétés et de détresses terriblement douloureuses…


Le pire pour lui, c’est de trouver, dans sa boîte à lettres, un avis de recommandé à aller chercher...


Qui, en est l’expéditeur ?…


 




Publié dans NOUVELLES

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