RUPTURE DE TEMPS.

Publié le par guey

 


 

 

Cette nuit il a plu légèrement, une pluie d’été, juste ce qu’il faut pour imprégner et féconder la terre. Il fait déjà chaud… Ce petit matin semble gris. Mais de ce gris-endormi d’un jour qui semble ne pas vouloir se lever. Un de ces jours qui, manifestement, préféreraient passer leur tour… Une ou plusieurs fois même… Qui préféreraient ne jamais exister. Qui préféreraient aller directement à plus tard.

Pas simple. Même pour un jour.

Et pourtant… Un jour, c’est résolu et fort, même si cela naît et périt sous l’influence de la lune et du soleil… Un jour, ça se délecte de vent, de pluie, de lumière, de froid, de chaud et ça résiste vingt-quatre heures, au hasard écrit, au hasard improvisé… En principe, vingt-quatre heures…

Et puis après tout, un jour, c’est fait pour se multiplier, devenir demain, sans interdit, après avoir été hier, sans prétention… Non ?… Un jour, cette éternelle renaissance, dans une probable altérité… Cette prolifération incontrôlable est essentielle, énorme, fabuleuse… Et quoi ?… Ce jour-là hésiterait à prendre son tour… Il filerait directement à plus tard ?…

Et si le temps faisait une ellipse, de plusieurs jours, plusieurs mois et même quelques années ?… Est-ce qu’on s’y retrouverait ?…

Dans un gloussement nerveux, il chasse cette idée de la main.

Cette tendance à voir ainsi son esprit s’égarer à la moindre occasion… Une espèce de tension domine son esprit. Un truc comme un aliment qui est resté en travers de la gorge… Comme un embarras gastrique couvant… Comme la chaleur pulsative d’un panaris naissant, ou bien… Une gueule de bois honteuse… Ou… Un mauvais...


Putain de rêve !

 

-  Tu prends un Djean’s de secours ?


Il est quatre heures de l’après-midi, l’air est doux, la vie ronronne. Il vient de dire oui. Oui à une proposition assez insistante qui vient de lui être faite.


-  Je voyage léger, tu sais… Il n’y en a pas pour longtemps… Je prends le strict minimum. Je me demande même pourquoi emmener cette petite valise.


Elle est petite en effet. En carton, façon croco, ridicule de taille… Étrange, il ne l’a amais vue, ni dans la maison, ni ailleurs, chez ses amis. Elle sort d’où celle-là ? Juste de quoi y loger un nécessaire de toilette... En la regardant, il a une drôle d’odeur dans le nez… Pain brûlé, feu de bois noyé, couenne grillée… Le bouc, même… Enfin, des parfums si peu habituels dans une maison. Et puis il y a cette proposition, arrivée de nulle part et il ne sait comment.

 

La probable négociation, sortie de sa mémoire, la contrepartie de son accord… Tout cela… Aucun souvenir… Ni de lieu, ni de... Rien de rien. Pourtant il sait qu'il a dit oui !

 

Oui ! C’est énorme. C’est grave. C’est fou. C’est quoi cet accord ? C’est quoi ce contrat ?


-  Quel nom, ton rendez-vous ?


-  … Un pacte.


-  Un quoi ?


-  C’est un pac… Je ne sais plus très bien. Un truc comme « In… »… Quelque chose. Une idée de délivrance… Et puis… Bon, pas important. J’ai l’heure et le lieu. Ça suffit.


-  Mais tu as dit oui à quoi finalement ? Tu t’es engagé ferme ? Tu ne m’en a même pas parlé… C’est à quelle heure ?


-  Dans une demi-heure. J’ai juste le temps d’y arriver. Heureusement il n’y a pas de problème de parking… Il y a même un voiturier… Le luxe quoi… Ils m’ont bien recommandé de ne pas être en retard. Tout est minuté chez eux… Chez… Un contrat, un accord… Non, un pacte. C’est un pacte… C’est ça ! C’est bien ça…


- 


-  Mmm-mmais c’est affreux. C’est… Putain de merde !


- 


-  Putain de merde !… J’ai dit oui à… Tu ne vas pas me croire ! Je n’y crois pas moi-même. C’est effrayant. J’ai le sentiment que je me suis un peu précipité… J’ai dit « OUI » à ma… Crémation ! Ma crémation. Tu te rends compte. Ma crémation… C’est monstrueux… Je ne peux pas revenir sur ma parole. C’est définitif, irrévocable, formel… Ils ne plaisantent… Ma crémation… De mon vivant. Ma crémation ! Mon accord !.. Signé ?.. Signé par qui ?.. Par un autre… Sans moi.


-  Si tu ne vas pas au rendez-vous, si tu arrives en retard, si le hasard fait que la voiture ne veut pas démarrer par exemple, si tu te fais arrêter par les flics, tiens… Tu dis que ton permis de séjour est périmé, ils ne font pas de différence entre les Algériens et les pieds noirs… Tout ce qui vient de là-bas, même combat !


-  Mais il est périmé. Pé-ri-mé… Ils m’ont « invité » à me rendre à leur convocation... Je n’ai plus de permis de séjour, ici, sur cette terre. Je suis un « sans papiers-vitaux »… Je dois aller à ce rendez-vous.


-  Mais enfin, tu dois pouvoir reculer et dire que tu réfléchis. Dans la vie, il y a toujours la possibilité de se rétracter, d’avoir un délai… Ou alors, tu les envoies chier… Tu les ignores. Tu passes ton chemin.


-  Mais là, tu es dans mon rêve et, dans mon rêve, il n’y a pas l’option renonciation. Dans mon rêve, je suis lié par ce pacte irrévocable. Ce pacte avec… « Azrine* ».


-  Qui c’est ce Azrine ?


-  Azrine !… C’est… Laisse tomber… Il faut que je parte ! Mon retard n’est pas possible… Tu… Tu sens cette odeur de bois brûlé ?... ça sent… Ça sent… La crémation… Je suis... Je suis dans... "la charrette" !


 Prémonition d’un cul-de-sac ?… Espérance d’une échappatoire ?


Ça laisse un sale goût, avec une sensation d’oppression extrême et funeste.

Comment prolonger le jour après une révélation aussi incroyable, juste là, au petit matin. C’est donc ça ce jour qui semble vouloir se porter pâle.


 Comment faire pour effacer la mémoire des odeurs et des images mentales associées ?


 La crémation, il connaît… Celle de son père, celle de sa belle mère. Et puis celle de Jacques, son grand ami, il y a quelques mois à peine, sans crier gare, à l’improviste…


Sans même dire au revoir… Tout est si incroyablement chargé de ce sentiment d’irrévocabilité dans la destruction totale de l’enveloppe charnelle. Dans cette mise en scène « robotisée » de la présentation du cercueil sur un chariot qui, après une cérémonie de prière ou de recueillement, va être mécaniquement entraîné, lentement, progressivement, obstinément… De l’autre côté de ces portes battantes automatiques et dirigé vers le four… Loin, là derrière les murs des bâtiments techniques, en coulisse de tout l’apparat idyllique du crématorium… De l’autre côté du Styx ?


 Putain de rêve !…


Mais ce n’est qu’un rêve, bordel… Que symbolique, sans valeur, sans signification réelle… Il ne va tout de même pas se mettre à croire à toutes ces chimères. Il faut réagir, et vite.

 

La journée doit se dérouler comme prévu. Ce rêve doit rester dans son monde et lui foutre la paix.


 - … Comment ça se passe une crémation ?… De son vivant ?


Basta… Basta… Il ne va pas se coltiner ça toute la journée, merde. Et puis… Et puis, dans l’après-midi il doit se rendre à son rendez-vous. Le vrai… Avec son manuscrit… Dans la vraie vie. C’est une bonne journée qui s’annonce, dans la vraie vie.


Sa vie, son manuscrit…

 

Dans l’atelier, la radio libère des variations de sonorités confuses et saccadées. La fréquence de la station ne semble pas stable… Un peu comme si quelqu’un cherchait à la recaler, sans cesse, sans arriver à accrocher le bon réglage…


Jeanne crrrrr… Moreau… Parol… piiiouiiiit…iii… sique… Jeanne Moreau crrrrrcrrr… Bassiak… piiiouiiiit… Rauber… J’ai la mémoi… crrrr… piiiouiiiit…iii flan… crrrrrcrrr… piiiouiitcrrr… un cadavre a été découvert dans le…crrr…iiiiiiiiiii… totalement calcinécrrrr… piiiouiiiit…iii lon les autori… J’ai la mémoire qui flanche… Je me souviens plus très biencrrrr… piiiouiiiit…iii va piiiouiiiit…lise intacte... piiiouiiiit… à ses côtéscrrrr… piiiouiiiit…iii Comme il était… piiiouiiiit…iii… Il jouait beaucoup… ssshheeeeiiiipiiiiiwwiiit… inconnu des services de l'identitéssshheeeeiiiipiiiiiwwiiit…Tout entre nous… crrr… ssshheeeeiiiipiiiiiwwiiit… veine bleutée du poignet… Un long baiser sans fin… J’ai la mémoire… crrrr… piiiouiiiit…iii… me souviens plus très bien… Quel pouvait être son prénom… Et quel était son nom… Il s’appelait, je l’appelai… Comment l’appelait-on…


 Manuel…

 

 



Publié dans NOUVELLES

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article