Jeudi 10 février 2011 4 10 /02 /Fév /2011 15:50

 


 

 

C'EST FAIT !

 

1962/2012


Un dessin vaut mieux que deux discours.

Et... Moi, les discours, j'ai déjà donné.

Pas vous ?

 

 

62,-les-colons.lum

 

Cinquante ans déjà.

Enfin presque, puisque nous sommes encore en 2011 !

Mais, comme l'avenir n'est pas du tout certain, et de moins en moins,

je préfère prendre les devants pour mettre en ligne cette petite illustration

qui résume la situation de la très grande majorité de ceux, comme moi,

que le peuple de France appelait...

"Les Colons" 


Par guey padela - Publié dans : PENSEE IMAGEE
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Jeudi 27 janvier 2011 4 27 /01 /Jan /2011 17:23

 


 

Cette zone de la plage est déserte pratiquement toute l’année. Surtout à cette heure…

En prévision de manifestations à venir, François doit s'entraîner au lancer  du fameux cocktail de l’inconnu Molotov, avec Sousse et Serge qui doivent, pour une fois, le rejoindre… D’ordinaire ils y vont ensemble.

Il est seul, assis sur le sable.


-  Bouge pas !


A ses côtés, un sac grossier tombe brutalement.

C’est un vieux jute, ocre sale, très sale...


-  … Puuuu-tain-deeeuuu-taaaaa-raaaa-ceeeuuuu… Bouge pas ! J’ai dit.


Un grand coup de pied dans le dos accompagne l’ordre brutal.

François tourne la tête, pour voir autour de lui.

Il y a beaucoup d’hommes… Six, assez âgés. Plus âgés.

Il ne comprend pas ce que tout cela veut dire. Il voit bien deux têtes, vaguement connues, les autres quatre, il ne les a jamais vu.


-  T’yas l’air inquiet petit… Faut pas… Quand on n’a rien à se reprocher…


-  Mais p’têtre qu’il a pas des claoui, ce roumi…


Celui-là, il le connaissait. Il lui avait violemment tordu le bras, une fois, lors d’une bousculade dans une manifestation spontanée, à la suite d’un attentat au couteau sur un « commerçant-en-blouse-grise-qui-prenait-un café-sur-le-pas-de-son-magasin-de-graines-et-semences »

Égorgé. Salement. Simplement…

S'il ne fréquentait pas au quotidien le quartier de celui dont  il connaissait le visage, il passait souvent devant chez lui et il connaissait de vue toute sa bande habituelle.

Le jour de la manifestation, il avait pu se dégager assez facilement et, en plus, comme ils étaient nombreux et tous « blancs »… l'autre n’avait pas insisté... Ce jour-là ils étaient « majoritaires », eux les Européens… Aujourd’hui, lui, l'autre, il était avec une autre bande. Plus âgés, plus nombreux que François… Plus déterminés et plus menaçants…

Aujourd’hui, ils étaient « la » majorité.


-  Tu fais moins le fier, ya rattaïe que t’yé !


Il le soulève par les épaules et plante un regard fiévreux dans le sien.


-  Allez, fissa, on l’embarque ce fils de pute… En plus, y sort avec une youdi. Wouhla !… Une juive… Sa raaace !…


-  Toi et les autres… Mène-le à la ferme.


Il se colle à François, dans une dernière provocation et ajoute.


-  C’est pas long tu vas voir. Et puis, dans la vie y’a toujours un moment où il faut passer à la caisse, non ?... et aujourd’hui... Yala… C’est ton tour… Et la caisse pour toi… C’est le cercueil !


… Il sent le musc, la sueur légère, le velours, mêlé d’épices exotiques…


François crie, ils tapent… Il hurle… Ils le maîtrisent et, d’un coup, lui jettent le sac sur la tête. Un lien de corde vient immédiatement le ficeler, autour de son cou…


Un enlèvement ?!


Ça le glace… Etre ainsi, l’enjeu d’une attaque… Son corps n’est plus qu’un organe pulsatif, aux martèlements violents... tout est douloureux... Ses yeux se brouillent de larmes… Son esprit s’emballe.

Pourquoi lui ? La raison est-elle politique ou est-ce une simple revanche sur cette vieille embrouille de la manifestation ? C’est démesuré. C’est fou. C’est N’importe quoi...

« Alors qui ?… Pourquoi ? ».

Pourquoi Sousse et Serge ne sont pas arrivés à l’heure dite ?


La toile grossière, qui lui couvre le visage, dégage une odeur insupportable de moisi et de minuscules poils  qui semblent vouloir pénétrer ses narines à chaque bouffée d’air, soudain plus rare… Il sent sa peau sale, ses joues particulièrement.

Des picotements s’installent de façon désordonnée sur l’ensemble de son visage…

Du côté du cou, ce n’est pas mieux, la brûlure du frottement de la toile mêlée de sueur…

Il est assis sur un sol froid, ses chevilles et ses poignets ont été attachés très étroitement, dès son chargement brutal dans le véhicule. Sûrement un camion bâché. Il ne sent pas le vent de son dèplacement. Les hommes autour de lui restent étrangement muets, mais il sent leur présence…

Un raclement de gorge, un reniflement, un tissu froissé...

Leur silence ne fait que décupler sa terreur.

Il n’ose pas bouger, il craint d’attiser leur violence et sa peur lui dit de tout juste respirer, le plus lentement possible, le plus calmement possible !… De s’effacer et de ne pas succomber à ses sanglots nerveux, qu'il réprime à grand renfort de contractions.

Il veut diriger ses pensées, vers des cieux limpides et clairs, s’évader de cette épouvante qui le ronge. Rien n’y fait. Son cerveau a laissé le relais à son ancêtre le plus archaïque, le plus routinier, le plus « non mental » possible pour s’exprimer sans être ralenti…

 

Un cerveau silencieux qui le fait respirer et attendre. Pas plus. C’est tout...


Il avait lu un article sur ce cerveau archaïque... Il y était précisé que tous ceux qui ont été menacés dans leur vie ont réagi dans un premier temps au niveau reptilien, puis, une fois le danger passé, le cerveau mammifère s’est manifesté, la sueur est venue, le cœur s’est emballé et les jambes ont tremblé... Alors, la raison a repris sa place. 


Il a du mal à respirer.

Il est devenu gibier.


Après un fastidieux trajet, François est débarqué, brutalement… Traîné par les épaules sur un sol rugueux… Laissé là, sous le soleil. Dans sa tête, il doit être onze heures. Une lumière tamisée passe le rempart du sac à la trame partiellement relâchée… En clignant d’un œil et en retenant son souffle pour ne pas trop bouger la tête, il arrive à cerner un minuscule fragment du décor.


... Une petite loupe incrustée dans le manche d’un porte plume moiré de vert, façon gorge de ramier… laissait entrevoir un paysage très approximatif... en regardant de cette même façon furtive… C’est à l’école primaire, qu'il l’avaiti eu...


C'est un sol gris en ciment. En tournant très doucement la tête, il a droit à un panoramique restreint mais édifiant… Son œil a du mal à faire le point, entre la maille relâchée et le paysage. La correction permanente de sa vision devient pénible. Une véritable barre douloureuse se plaque derrière ses yeux…

Il lui faut procéder, par intermittence, prolonger les pauses.


Il est seul. Seul, mais pourquoi ? Seul, mais où ? Seul, mais comment ?


Seul à attendre. Et l’attente, c’est long, c’est angoissant, c’est insupportable.


On met toujours un sac sur la tête de ceux qui vont être pendus ou fusillés…


Il a mal partout. Son nez est bouché… Peut-être par réflexe, pour éviter les poils de la toile de jute… Il respire mal, alors il alterne, avec la bouche. Ce qui a pour effet de coller un peu plus la toile sale et grossière sur ses lèvres et les rendre sèches et irritées par cette respiration forcée. Sa gorge est en feu…  Il a envie de boire, de dormir, de partir, de pleurer, d’uriner surtout, de… pisser… pisser, pisser.


Mal à la vessie.

Trop mal… Il se lâche, d’un coup.

Plus rien en lui ne justifie les tabous, les hontes et les retenues... Sa verge, coincée, recroquevillée dans son slip, serré par ma position inconfortable, ne permet pas à l’urine de se frayer son chemin, surtout que par la faute de ces connards de pro-nazis, on n’a pas voulu l’opérer d’un phimosis dès son plus jeune âge…

 

"Pour ne pas passer pour un juif, la chose la plus effroyable aux yeux de tous les biens pensants anti-juifs de sa société environnante"…


Et puis, sous la pression de l’urine, un passage se crée.

Son jet, douloureux au début, semble ensuite ne pas devoir s’arrêter. La vessie reste dure et sensible au moindre mouvement…

Soudain, instinctivement… un arrêt brutal.

Il a failli chier en se laissant aller ainsi !

Son instinct fait qu'il n’arrive plus à reprendre sa miction, sans risquer de tout lâcher, de partir dans une espèce de colique, puante de peur… Il sent ses fesses mouillées et gluantes… Et puis, brutalement, n’y tenant plus et glissant un peu plus dans sa déchéance, il abandonne tout ! Sans retenue. Il part dans un long pet éclaboussant.

Il inaugure sa honte et sa capitulation.

Sa souillure le contente…

Il n'est plus rien. Rien d’humain-civilisé-policé.

Il baigne dans son indignité et son impuissance. Il pisse comme il chie. Il coule de partout et, en même temps, il libère son corps des vieux démons tabous et de ses chimériques fiertés…

Même son secret douloureux... Georgeot lui-même, le violeur-prédateur de ses cinq ans, est expulsé dans cette débâcle...

L’odeur est intense et répugnante. Tout est dit, tout est fait. Dans des espèces de rots, ses sphincters, velléitaires, intermittents, laissent encore répandre des lambeaux de sa panique…


Il est usé. Il voudrait mourir…


Sursaut.

 

Il lui semble avoir entendu un bruit… Mais surtout, il a senti un frôlement, sur ses jambes… Il redresse légèrement le buste... appelle,  hurle, supplie.


Rien…

Le temps court au ralenti, et même, à rebours. François s’effondre de nouveau sur le sol. Son esprit chavire et refait surface… par vagues qui balayent, à chaque déferlante, des pensées de plus en plus laborieuses à germer… à s’accrocher, à nidifier, à prendre racine pour enfin parvenir à l'éclairer et l'apaiser. Sa conscience revient, par périodes, comme le son lors de la recherche d’une station radio… Ses yeux brûlent et sont presque collés, remplis de fins brins de cette putain de toile…

C’est sûrement un petit sac de légumes secs.

L’odeur est, de plus en plus fade et étouffante. C’est un véritable supplice.

Alors, une violente colère monte en lui. Franche et terrible.


« La colère ».


Celle de tous les âges, de tous les temps, de tous les futurs.

L’ire immortelle.


… Cette obsession à causer du mal et à rabaisser l’objet de notre haine… Peu importe, objet ou personne… Tout. Tout ce qui semble avoir le pouvoir de diminuer notre force d’exister… La colère… Cette démesure, cette passion aveugle, sans réflexion… Il faut quelle passe.


En guise de sauvegarde de l’être, en quelques secondes, lui l’homo sapiens évolué, s'efface pour laisser « penser et décider », la bête obscure qui est en lui.


Et, elle ne s’en prive pas, la bête... Elle pense… Et c’est plutôt surprenant.

Elle se bâtit tout un scénario…


« Si je n’avais pas été surpris, j’aurais... J’aurais... J’aurais fait un... J’aurais… Agressif… Provocateur. Le dégoût et l’insulte à la bouche… J’aurais… J’aurais mûri un glabar visqueux… Venu du fond de ma haine… Je aurais laissé l’autre prendre l’initiative de l’attaque... Très vite alors, j’aurais... J’aurais pratiqué une clé terrible, l’obligeant à plier et mettre un genou en terre. Puis, j’aurais durci ma domination en le faisant coucher au sol… Je l’aurais fini, à grands coups de pieds dans ses sales couilles, d’enculé de sa mère… Hurlements… horribles et pathétiques… J’aurais, bon Prince... D’un pied vengeur, rendu avec un mépris hautain son corps douloureux à sa bande, maintenant toute tremblante d’avoir perdu son leader… Sa bande de minables… Sa bande, elle, l’aurait emporté loin de la plage pour toujours... à jamais… Comme dans les films de cow-boy... contre les indiens ! Ainsi l’histoire aurait pris fin, à peine commencée... »


Impressionnant… Gigantesque, énorme… Magnifique...


Soudain ils sont là, en masse…

Ils le traînent sur quelques mètres, tournent autour de loi en hurlant des mots qu'il ne comprend pas, qu'il ne comprend plus, qu'il n’a jamais entendu… Ils lacèrent son pantalon au couteau, arrachent des lambeaux de tissu merdique… Ils l’insultent, le rabaissent dans toutes les langues possibles, pour lui dire leur dégoût… l’un d’eux simule une pénétration de son anus à l’aide d’un bâton rugueux…

 

Et puis ils le soulèvent, à deux, pour le jeter de nouveau dans le camion.

 

L’odeur est venue, avec lui, bien sûr.

Elle est sa compagne désormais…


Ils le lui crient aux oreilles en ricanant…

Ils l’humilient encore et encore en poussant des petits cris de gonzesses en chaleur…

Ils lui disent qu'il sent la femme juive…


C’est vrai… Le racisme, toujours primaire, s’exprime, le plus souvent, en premier lieu par les odeurs. L’odeur de « l’autre »... quoi de plus terrible, pour un raciste ?


Ils le laissent enfin… Le camion roule.

Une autre destination ?

Une autre attente ?… La sentence, enfin prononcée ? L’arrêt, définitif, de ce cauchemar ?...


Il lui semble être seul. Il ne sent pas de présence…

Pas de présence hostile. Pas de souffles et de raclements de gorges.


Seul.

Lui « le moi entravé ».

Lui, « le moi résigné »

Il laisse filer le temps. Il perd toute notion de temps...


... Il doit y avoir un chauffeur au volant, peut-être un ou deux hommes de plus dans la cabine…

Cela veut dire…


Stop.


Arraché une fois de plus et jeté au sol…

Du sable !… Du sable tiède !… Du sable doux à sa chute !

Il colle immédiatement à sa diarrhée, lui sèche le corps, lui fait presque du bien dans tout ce fracas… C’est une plage sûrement.

Sa plage, peut-être…


Une lame coupe ses liens.

Le sac est ôté sans ménagement…

La corde, dérisoire, lui reste au cou, comme un condamné à la pendaison...

Nous sommes en fin d’après-midi. Il est obligé de garder les yeux mi-clos...

La lumière a changé, mais reste insoutenable de violence. Un seul homme est là, près de lui…

 

C’est lui, l'autre,  celui qu'il connait de vue…

Vince. C’est son surnom… Il ai eu le temps de le retrouver son surnom… Vince !…

Viinnnsseeu, avec l’accent !... Look à la Elvis !


Le surnom Elvis était déjà pris à Alger, par un autre, au moins, un comme lui, banane, blouson de cuir avec boucles et lanières rutilantes et sonores, et puis, sa peau toujours luisante de séborrhée… L’œil toujours vague, inquiétant et… Inquiet.


-  T’ya compris maintenant ya rattaïe ! Allez nyyk de là. Dégage… Dégage… T’ya rien vu, hein. Tu m’connais pas. T’fem té ?… Tu comprends ? Coulo que t’yé… Jamais tu parles. Sinon c’est la caisse à de bon, enculé de ta race… Jette le slip, jette. Allez, fais voir ton cul de mariquita… En’yen’yen…t’yé pas beau tu sais… Ralouf que t’yé.


Et il le laisse là, abasourdi, honteux, blessé dans sa certitude conventionnelle de mâle, les jambes collées de sable fin, teinté, pisseux, la raie du cul incrustée du plus fin sable et bordée de grains grossiers et rugueux…

 

Il tape sur l’aile du camion en le contournant…


-  Allez roule…Yala, zid ya bouzid ! Aaaahhhaaaaahhhh, ahhhhhh, aaaah… T’yas vu le roumi ?… Aaaahhhaaaaahhhh, ahhhhhh, aaaah…


Un seul homme était donc au volant avec lui.

Son rire gras le frappe, comme un coup de poing dans l’estomac.


Vince, François n’a jamais su s’il était arabe ou pas.

Il semblait musulman...

En tout cas il pratiquait certaines fêtes… Il vivait avec les Arabes, dans ce quartier clos d’un mur... Le ravin, c’était son nom, un autre ravin que celui qui se trouvait juste en face de l'école primaire de François, où habitait le « Elvis » ; comme si ces lieux étaient spécialement réservés à cette population égarée dans les quartiers européens...

 

Un « morceau de quartier réservé, pour eux. Un ravin dans la ville », dans un quartier pourtant « respectable ». Là se trouve alors une forte concentration d’une minorité ethnique issue d'une majorité, culturelle et religieuse.


Ils sont là par contrainte, avec la conscience des difficultés et de la ségrégation sociale… de réclusion.

Leur environnement, généralement, est dégradé…

C’est une bulle de misère en milieu "riche".


Il n’y avait qu’une toute petite porte percée dans le mur d’enceinte. En longeant le chemin escarpé qui contournait en léger surplomb ce minuscule quartier, on devinait une série de petites maisons de terre aux toits de tôles ondulées… un amas de gourbis… un village en plein milieu de chez… nous !

Lui, Vince, il était « blanc », et parlait, semble-t-il, le français, l’Arabe, l’Espagnol, l’Italien, l’Anglais…

Il pouvait être gitan…

C’était un rhaïe, un rhaïyoun…


Encore une des spécialité de la fameuse intolérance générique de l'Alger de François.


Classer un homme, ou une femme, dans la catégorie rhaïyoun, c’est le désigner comme racaille, vulgaire, ordinaire, bon à rien, de basse extraction, de sang mêlé, de bâtard, de sans race ou, de trop de races… Et tout ça à la fois… L’inverse du beau linge, que François et ses amis estimaient être alors, eux tous, dans son « beau » quartier...


Il avait simplement oublié que lui-même, dans sa "tribu hostile", il était traité avec un même mépris… Il avait oublié que, petit, on l’avait tellement exclu, qu'il avait été obligé de n’être qu’un isolé… et  qu'il allait plus tard se retrouver à vivre « lui » uniquement…

Pendant longtemps.

Pour toujours.


Il lui a fallu rentrer.

Sa voiture  était là…

C’était bien « sa » plage.

Rien n’avait bougé depuis le matin.

Mais pas un mot de Sousse et Serge sur le pare-brise. Rien.


François avait un vieux Djean’s dans la malle arrière… Avec de rares herbes poussant sur la dune, il a frotté tant bien que mal ses jambes, ses fesses et ses… fèces… Et il est rentré sur Alger… à toute petite vitesse.

 

Il avait mis, pour protéger le siège, une serviette de bain, toujours présente dans la malle arrière. Son esprit était complètement brouillé, désorienté, désorganisé, incapable de recoller, les morceaux de cette équipée, dans un ordre cohérent.


A la maison, un mal de tête servit d’alibi à son silence. Il est allé se coucher après une douche avec une rugueuse loufa, la lavette de crin si répandue en Algérie.


Une loufa… pour désincruster jusqu’au souvenir de cette affreuse journée. Rien ne parti, hormis la merde… Pas l’odeur, pas le choc, pas la souillure de l’esprit…


Cette nuit-là, il n'a pas fermé l’œil.

Les jours suivants furent un véritable martyre.

Son cerveau, à n’importe quel moment, le plus inattendu, le plus insolite, lui balançait des bribes d’images…

 

Lui, vu par lui… Dans toute sa déchéance et sa terreur.


Pendant des jours, il n'a pas donné de nouvelles aux deux désaxés, qui lui servaient alors d’amis…  Il ne répondit pas à leurs appels dans la rue… Prétextant un travail passionné, sur une toile... imaginaire. En faisant répondre sa mère…


Pendant longtemps, très longtemps, lorsqu'il sortait, il a changé de trottoir, en permanence, et ses itinéraires ont été, chaque jour, complètement différents. Pour brouiller les pistes, ne pas rencontrer de gens de sa connaissance et surtout pas, Vince et sa bande !


C’est dans cet état de désarroi qu'il a fabriqué la solution…


Ce n’était pas à lui que tout cela était arrivé...

Ou alors, ce n’était pas ça qui lui était arrivé... Il n’avait jamais été enlevé…

Cette attitude, il la connaissait depuis son enfance violée...

 

Il s'était surnomé alors « cenépasmoi »… 

Cela serait désormais sa version perso.

 

Pour son entourage… Pour Sousse et pour Serge, il a raconté une toute autre version...


« Je m’étais trompé de lieu pour notre rendez-vous... Je me suis endormi sur la plage, j’ai eu une colique pendant mon sommeil… Mon pantalon ?..... Je l’avais enlevé, en prévision de nos exercices de combat de rue… On me l’avait volé, pendant mon sommeil… »


C’est tout !


Et, de loin en loin, il a évité d’orienter ou de laisser orienter les conversations vers des terrains qui pouvaient déboucher sur les événements et surtout, l’évocation de cet événement-là. Puis, par réflexe, il a tout oublié, totalement, et il a inventé une autre vie… pour cette période… Pour lui.

Une vie normale.

Enfin !...


Un jour, il n’y a pas si longtemps, on a posé, sur son visage, un fin maillage jaune de plastique mou et chaud pour lui confectionner un masque total, un guide, rigide après refroidissement, qui lui maintiendrait la tête complètement fixée, contrainte sur une table de radiothérapie…

La vague de terreur qui s’en est suivie a été si brutale, que le souffle lui a manqué et que son plus vieux cerveau, ce compagnon discret et omniprésent, a refait surface et lui a ordonné la fuite, l’arrachement immédiat, le refus…

Et en plus et surtout, la sensation d’être porteur de cette puanteur diarrhéique.

 

Il s'est arraché de la table, d’un coup, sans crier gare. 

Tout au long de son traitement, ainsi « entravé » par la tête… Seulement la tête, dans ce carcan de mailles plastiques… Il a dû pratiquer des exercices de respiration et prendre un produit décontractant à chaque séance…

Il a dû, se « sentir », en permanence, pour vérifier son odeur…


Une terrible angoisse l'envahit devant tout ce qui est déposé dans sa boîte à lettre…

Même les e-mails…

 

Parfois même il n’ouvre pas son courrier.


Si, par manque de disponibilité ou de trésorerie, il traîne trop à régler une facture, son esprit est envahi d’anxiétés et de détresses terriblement douloureuses…


Le pire pour lui, c’est de trouver, dans sa boîte à lettres, un avis de recommandé à aller chercher...


Qui, en est l’expéditeur ?…


 




Par guey padela - Publié dans : NOUVELLES
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Jeudi 27 janvier 2011 4 27 /01 /Jan /2011 16:58

 

 

 

 


Et ce fut la grosse femme !

 

Alger, un soir, vers 19 heures… La Lune.

Pas la lune, « La Lune »

La Lune… Le bordel !

Et voilà !… On y est.


Devant l’entrée, juste la police militaire ! Ils n’ont rien à faire de nous... Tout est calme, comme dépeuplé. Dehors… Parce qu’à l’intérieur c’est plutôt un hall de gare, à entendre le brouhaha qui s’échappe de la porte entr’ouverte.

Sousse me fait reculer en poussant le battant libre.

Il est comme chez lui. Toujours à l’aise.

Moi, ombre tremblante, je me glisse dans son sillage.


C’est une cour intérieure, comme celle que me décrivait, Manuel, un ami de Belcourt.

Des filles sont là, des blanches, mais surtout des Algériennes, jeunes. Pas de noires... Elles attendent en riant et en lançant des œillades incendiaires tout autour de la cour où se promènent des hommes. Des Arabes, des militaires, des civils blancs. Pas de problème d'origine...


Il n’y a qu’à faire son choix. Autour de la cour et à l’étage, les chambres, closes par d’épais rideaux. Il faut d’abord passer à la caisse. L’homme est rugueux et sans bienveillance. Prix forfaitaire et supplément, mais ça dépend du travail demandé…

Le prix de base, habillé et vite fait… Une gâterie d’abord, c’est plus, à négocier avec la fille... Pour le temps, c’est selon… La demi-heure... L’heure... Nus... Sousse paye pour nous deux, comme prévu. Deux demi-heures…

Moi toujours silencieux, je n’écoute que les battements anarchiques de mon cœur. Trop ! C’est trop pour moi. Trop d’inconnue, trop d’intimité, trop d’émotions, trop de pulsions…

 

Puis c’est la mère maquerelle qui nous accueille.

De la main, elle nous fait signe de nous approcher. Elle veut nous examiner le machin... Voir si ce n’est pas sale, et tout et tout… Elle nous impose une petite friction du gland, du prépuce et de la hampe avec une petite compresse « violette » imbibée de permanganate de potassium... qu’elle humecte de nouveau à chaque client… Aïe l’hygiène !... Si, si, pourtant !


-  Sinon t’y niques pas, mon p’tit chéri.


-  … Je nique, je nique. Oui, oui… Madame, je nique… s’empresse Sousse.


Elle est vieille, grosse et semble borgne. Sa peau brune, tire sur le gris. Sousse, comme toujours, s’exécute en sifflotant, l’œil animé et lubrique. Il semble habitué… comme toujours. Mais pour moi c’est, d’avance je le sais, une terrible épreuve qui m’attend.


-  Merci M’dame. Ça fait du bien.


-  T’yé bien poli toi, ya habibi. Va mon fils, va ! Va voir mes gazelles, elles sont comme mes filles… Tu les traites bien, hein mon fils ! Hein !


-  Woulha, Madame ! Que des caresses…


-  En yen yen. T’yé gentil… Mais tu peux niquer quand même, hein… Pas que les caresses, tu fais... Elles aiment, bicoup, bicoup… Moi aussi j’aime ça… si t’y veux !… T’y veux pas ?… J’t’y fais un prix, mon fils…


-  Aïe, aïe, aïe, Madame. Allez, après on voit…J’ai encore du flouze…


-  Dieu te bénisse, ya kho ya…


Et il peut passer... Moi je reste là. Figé. Comme mort. Mort déjà, sûrement.

La vieille m’attrape violemment, par le bras.

Permanganate… Recul-réflexe de ma part… La grosse vieille est en train de me secouer le tota... Elle dodeline de la tête, ses yeux dégagent des lueurs de désirs lascifs. Malgré ma panique, je me mets à bander… Elle rigole.


-  T’y’é petit toi, c’est la première fois, je vois… Ouarda… Elle va pas te manger tota, tu sais. Laisse faire la bonne Ouarda… Viens petit, viens, viens avec Ouarda.


Elle lance des ordres, en arabe, avec une voix forte qui contraste avec les gazouillis mouillés de ses propositions charnelles, sans me lâcher le bras, moi avec ma braguette ouverte sur un sexe effrayé par tant d’autorité. Des gens s’agitent et, au bout d’un moment, une femme, encore plus vieille, vient pour la remplacer… à la compresse violette !


Ouf !


… Moment que la Ouarda met à profit pour continuer ses massages hygiéniques, sans me quitter des yeux et malgré les clients qui se pressent derrière moi…

Je reste muet.


Enfin… La vieille maquerelle m’entraîne vers une des chambres du rez-de-chaussée, me tirant d’une main, un pot de miel dans l’autre. Sousse a déjà disparu à l’étage, depuis longtemps, avec une des gazelles… La mienne de gazelle sur le retour, une fois dans la chambre, le rideau tiré, s’octroie une large cuillérée de miel et s’assoit sur le bord du lit, relève son épaisse robe longue, écarte les cuisses… en se laissant rouler en arrière… Elle ne porte pas de culotte !… La vision est terrible !


Ce gros corps, couché sur le dos, dans une débauche d’étoffes pourpres et ocres, avec comme seul repère au milieu de tous ces replis de chair, à la jonction de deux énormes cuisses, se touchant, un monticule de chair rasé ? pelé ? fendu ?…

Un monticule, qui semble m’espèrer et me solliciter.

Sa main tape des petits coups secs, sur cette vulve grotesque, comme autant d’invites à assouvir son désir de jeune chair fraîche.


Le monde à l’envers.

J’étais venu, en principe, selon les dires de Sousse, pour aborder les réalités du sexe avec une jeune fille ou une femme mure, à la rigueur… un sexe « opposé » au mien en tout cas, pour le coup… Mais pas pour servir de godemiché à une vieille prostituée avide…

Comment en suis-je arrivé là ?


-  Allez, t’y viens yaoulede… Viens voir la vieille Ouarda, viens. Elle est gentille Ouarda.


-  ….


-  Astenna, ya mon fils, je vais t’aider.


Elle tente de se redresser, d’un coup de rein, mais la masse est trop lourde. Elle m’agrippe le poignet pour s’aider dans sa tentative et retombe en arrière, sur le lit, m’entraînant dans sa chute. Je me retrouve ainsi, couché sur cette masse gélatineuse secouée de rires étouffés. L’odeur d’Ouria, « la fatma de Yolande », la charnue, à l’odeur tenace et forte d’épices, de henné et de musc…

L’odeur remonte en moi.

J’ai une impression de péché.


-  … Alors petit, tu bouges ou tu bouges pas ?


-  Je fais quoi, Madame ?


-  En yen, mon fils. Tout, je fais avec toi, alors. Tout !


Elle glisse sa main et me défait la ceinture.


-  Allez baisse le saroual, baisse… Et puis yala.


Pas facile de retirer un pantalon, couché sur une masse mouvante de gélatine.

Je tombe sur le côté du lit et me retrouve le cul parterre, piteux et humilié par une telle situation. Je me relève et fait glisser mon pantalon… Au moment d’enlever la première jambe, je suis freiné dans ma tentative par un ordre incroyable…


-  Khlass. Arrête. T’yenlèves pas le pantalon. Juste tu le baisse. Tu crois c’est l’amour, toi ?


-  …


-  Allez ! Fissa mon fils, le temps il passe et toi tu niques pas !


Elle attrape mon poignet et me fait tomber sur elle.

Une de ses mains masturbe déjà ma verge molle. Elle la malaxe, de plus en plus vite et de plus en plus vigoureusement et au final, m’engouffre dans une espèce de chose molle, humide et chaude…

Elle retire sa main.


-  Allez ! Allez ! Niques. Niques, ya khmar.


Je m’agite.

Comme je peux.

Comme je pense qu’il faut faire.

Comme mon corps décide, instinctivement, sans autre désir dans ma tête que d’en finir… de partir loin d’ici, loin de ce sexe tellement étranger à ma sensibilité…

Et puis… au bout d’un moment, elle pianote à mon épaule avec insistance...

J’abandonne là mes secousses machinales, acharnées et désordonnées. Je me dégage d’un mauvais rêve ou j’étais englué… éreinté, haletant, avili, consterné.


-  T’y’a fini ?


Et comme je n’arrive même pas à comprendre ce que j’ai bien pu finir, elle me repousse sur son flanc et se passe une main experte entre les cuisses... regarde sa main, la porte à son nez et conclue…


-  T’y’a fini ! Allez, lève-toi… Allez, c’est fini, j’te dis. Allez, allez khlass ! Fissa !


Je recule, cul nu, à genoux sur le lit et, une fois debout, je me reculotte furtivement. Ma verge me brûle. J’ai envie de pisser. J’ai chaud. Mon cœur s’emballe, une fois de plus… Et puis, elle sort une cuvette pleine de sable du dessous du lit et, accroupie au-dessus, elle urine d’un large jet, brisé, avec force au début, puis par petites saccades.

Elle me regarde dans les yeux.

Elle me sourit.


-  Reusement ya des fois, c’est mieux ! T’en fais pas petit… Il faut revenir plus souvent. Allez, va, va, c’est fini, va…


Je retourne, bouleversé et honteux dans la grande cour.

... Il y a toujours là, des hommes et des jeunes femmes en pleine négociation. Des hommes, des vrais, des habitués qui doivent savoir faire, savoir comment, savoir si ils ont fini. Pas comme moi !…

Je regarde et regarde encore… Rien.

Pas de Sousse.

Au bout d’un moment, il arrive, enthousiaste, dominant, satisfait.


-  Putain, j’te jure, une figue, un régale… J’ai pris des extra. En yen yen. J’ai le zob, un vrai chou-fleur... Putain, j’y ai cassé la charnière… Et toi, coulo, comment elle était la tienne ? Tu lui as mis le compte ?


-  ......


-  Hein ? Oh ! Eh ! Mais…Comment ça se fait que ty’é déjà là ?


-  ......


-  Oh ! Une demi-heure c’est une demi-heure, merde. Oh !


-  J’viens de sortir, ma parole…


-  Alors… Tu m’dis ou alors ! Tu lui as mis, ou tu lui as pas mis, coulo que t’yé ?… Ba,ba,ba !


Mon ami Sousse a, sciemment réduit les hommes en deux vastes échantillons : « Ceux à qui on la met » et « Ceux qui la mettent ».

 

A la question « Combien de temps est-ce que cela a duré ? », je n’ai pas pu répondre.

Pour moi, le coup était parti « par surprise »…


Peut-être !


 



Par guey padela - Publié dans : NOUVELLES
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Jeudi 27 janvier 2011 4 27 /01 /Jan /2011 16:10

 


 

 

De cette Algérie brûlante, en passe d’imploser dans sa guerre de libération, je me suis éloigné un jour. Pas définitivement, non, mais pour des vacances, avec mes parents une première fois et deux autres fois, seul, avant le grand éparpillement général… Tout a commencé lorsque Yolande, ma mère, nous a annoncé, à mon frère et à moi, que mon père avait une maladie pulmonaire grave et, qu’il fallait l’envoyer au bon air, en montagne.


En Algérie, nous avions bien ce genre de structure. Des étrangers venaient même spécialement pour ça dans le temps. Mais aujourd’hui il était devenu dangereux d’y séjourner, en ces temps troublés et instables.

Une pension familiale fut choisie, sur les conseils d’amis qui avaient eu l’occasion de s’y rendre... L’Auberge Savoyarde, à Cernex, près de Cruseilles, en Haute-Savoie…

 

Bref… Mon père, Emmanuel, part deux mois et nous revient requinqué et surtout intarissable sur cette famille de « pathos », et en plus, communistes convaincus…


Incroyable, quand on sait les positions politiques d’Emmanuel et de Yolande…


Lui René, communiste donc, ancien maquisard, proche du peuple et aussi, paradoxalement pour l’époque, du petit peuple Pieds-Noirs, dont on disait, déjà, qu’il se composait de colons… que de colons, rien que de colons.

Il savait, lui, en bon paysan, faire la différence entre l’ouvrier, l’employé, le fonctionnaire, l’artisan, le métayer-prolétaire, le propriétaire terrien et le colonisateur-spéculateur... Il était proche uniquement du petit peuple, parce qu’en ce qui concerne le colonat, le grand, le vrai, là il ne fallait pas le pousser trop loin pour qu’il envisage de ressortir son fusil de maquisard…

 

Elle c’était autre chose, plus proche de l’église, elle vivait un humanisme chrétien, celui de ce que l’on nous dit de Jésus… Et entre ces deux là, c’était un vrai roman…


Deux ans passent et Emmanuel décide, pour sa santé encore fragile, d’y retourner et, cette fois, avec toute la famille. Ce fut ainsi, ma première traversée sur cette mer de séparation et notre découverte de cette autre région de France...


Marseille.


Après avoir récupéré la voiture, nous prenons la direction de Cernex, sur les belles routes de France, comme dit la chanson que Yolande fredonne tout au long du voyage… Tous ces paysages, tous ces noms de villages, bourgs, hameaux, lieux dits… Il y a là une véritable sensation de bonheur simple...

Quelle étrange sensation d’être en France et de se sentir « étranger » dans son pays.


Je devais avoir 12 ans.

 

Quelle émotion, pour le jeune Pieds-Noirs que j’étais de voir ces alpages, ces chalets de bois aux balcons et fenêtres fleuries de géraniums comme sur les illustrations... de contempler ces montagnes lointaines et enneigées, cette herbe grasse et ces vaches, majestueusement repues… C’était la première fois que je foulais le sol de la métropole, que je vivais en montagne, que j’approchais de paysans, d’hommes, de femmes de « l’autre France »... que j’entendais des expressions et des mots inconnus…

Autres, que ceux de Mouina… Cette merveilleuse femme qui accompagna mes rêveries d'enfant Pieds noirs...

Arrivés à Cernex nous découvrons une famille entière. Deux grandes filles aux joues colorées de ces teintes si particulières de montagne… D’abord la plus grande, la Lucette, puis la Marie-Rose, elle elle a mon âge, et en plus il y a, une petite de six ans, la Fafa, qui prêtait la main également dans les petites taches de la maison… Bien sûr il y a la mère, Alice et le père, René... Ils géraient et animaient, avec une humanité chaleureuse, cette auberge rustique au décor typique. Ils avaient aussi un fils, Jean, qui lui était en Algérie, militaire, appelé… Déjà !

.......... 


L’année suivante, j’étais en pleine effervescence picturale et, l’idée de m’envoyer en vacances, seul, pour m’y adonner à l’essentielle humilité de l’exercice de peinture d’après nature, à Cernex, chez René... l’idée fait son chemin et se précise.


C’est dit !… Pendant qu’Emmanuel et Yolande feront un tour en Italie, moi je les attendrai à l’auberge Savoyarde... Mon frère lui était parti, en Suède, avec des copains... en visite chez les Vikings, bien blonds, comme lui !


J’arrive donc en train à Annecy, un peu pommé - Yolande et Emmanuel m’avaient laissé à Marseille - et là, sur le quai, il y a René et sa gueule décentrée à la Bourvil. René et son éclatante bonne santé. René et son entraînant rire enthousiaste. René, cet homme buriné et rustique… Le René, l’agriculteur éleveur, partageant son temps, entre l’auberge, les étables, les greniers à foin, la Mairie et faisant office de taxi avec sa traction noire, sept places dont un strapontin… Lorsqu’il n’emmenait pas en excursion les pensionnaires de l’Auberge, jusqu’en Italie toute proche…


Un travailleur, quoi... Jamais une plainte !


En route, René me taquine, plaisante, demande des nouvelles d’Emmanuel et Yolande, si bien que nous arrivons à Cernex sans que j’aie pu me rendre compte du trajet. À l’auberge, les enfants et Alice m’accueillent, comme un membre de la famille qui revient simplement d’un voyage.

C’est simple et apaisant.

Tout est apaisant.

Les odeurs, elles mêmes, sont au rendez-vous… Foin, bois brûlé, herbe fraîchement coupée… Et puis, les incontournables taons et mouches grises des étables, malgré les rubans collants installés dans toutes les parties de l’auberge…


Au loin un coq fait des folies de sa voix…

Il y a là tout un monde parallèle et authentique.

Tout vibre, bourdonne, embaume, s’affaire et célèbre la vie.


Et moi, moi, je fais partie de ce magnifique décor.


Installé dans une petite chambre, tout près de la partie privée de l’auberge, je me laisse glisser dans cette vie familiale. Je prends même, très vite, mes repas dans la cuisine avec les enfants de la famille qui, en été, mangent plus tôt, puisqu’ils se chargent du service en salle. Mais cela me convient très bien. Ainsi, dans la cuisine, j’écoute, je regarde, je remplis mon cerveau de tant de choses étranges, si différentes. Parfois, un agriculteur du coin, vient prendre un petit canon limé, là, dans la cuisine, pour échanger quelques nouvelles, professionnelles, politiques ou purement communales… Il y a bien un bar dans l’auberge, mais les gens du coin le laissent aux touristes et puis, ici, ils ne viennent pas au bar comme nous les citadins nous pouvons le concevoir. C’est une visite. C’est précis. Ce n’est pas une pause boisson, mais cela s’accompagne toujours, par tradition, d’un canon… comme pour le facteur…


Marie Rose me raconte… avant… avant René et Alice, il y avait eu ses arrières grands-parents qu’elle n’avait pas connu, mais dont l’esprit était honoré de génération en génération… Le père, François, et la Veyrate, surnommée la mère du peuple... Puis ses grands parents, qui maintenant tiennent une auberge au sommet du Salève… En ce temps-là, déjà, on servait une bonne cuisine généreuse et saine. Des fondues ! Des gratins ! Des poêlées montagnardes ! De la tartelette ! Des cochonnailles natures et savoureuses !… De la tomme, de la liqueur des sapins… Et rien n’avait changé !


On était bien, là… J’étais bien, là !


Le village comptait encore un maréchal ferrant, une boulangerie, un scieur, le restaurant pension de famille et la fruitière où j’ai, avec Marie Rose, souvent porté la récolte du lait de la journé dans de grands « pots à lait »... On y fabriquait de l’emmental et du beurre… Il y avait aussi une école primaire et une église bien sûr.

Le cinéma « venait » aussi. La salle du bar, alors débarrassée de presque toutes ses tables, devenait le lieu de rendez-vous de toutes les fermes avoisinantes. Les films, pas très récents, étaient projetés sur un immense drap tendu, sur le mur du fond… Certains venaient avec des chaises pliantes et des coussins. La Fafa passait dans les rangs pour percevoir le prix de la projection et Marie-Rose servait aux hommes, sur le comptoir cette fois, des canons de vin blanc limé en attendant la séance.


Tous, pratiquement, portaient une casquette, posée légèrement en arrière, qu’ils soulevaient régulièrement pour la reposer, dans la même position, après une légère caresse-gratouille sur le crâne… Ils riaient fort, les enfants courraient, entre les chaises, disposées au bon vouloir des femmes… Puis la lumière était coupée. S’élevait alors un soupir de satisfaction générale, et c’était le silence, dès les premières images... L’assistance semblait avaler ces images pourtant dépassées de deux ou trois semaines et ces incontournables documentaires évoquant de lointains horizons… En noir et blanc... Il faut dire que Cernex ne recevait pas encore la télévision, du fait de son encaissement dans cette région montagneuse... Au moment de changer les bobines, la lumière revenait, le blanc limé coulait de nouveau, servi dans d’éternels petits verres ordinaires, et puis la salle se chargeait de fumées lourdes des boyards, des Gauloises papiers maïs, de tabac gris… et des pipes… malgré l’interdiction de fumer imposée par la sécurité...


La joie et le bonheur, eux, n’étaient pas interdits en ces moments là.


Ce cinéma-là fut pour moi, encore une fois, une source de découverte… Moi qui venais de la ville où fleurissaient tant de salles de spectacle et tant le choix de films était large, parmi les plus récents… Mais j’étais bien… La vie avait un sens, elle avait le goût des choses, l’odeur des humains et l’apparence des bonheurs simples. Nous étions loin d’Alger. Loin de ce monde qui allait connaître les fouilles obligatoires à l’entrée des salles de cinéma, pour déjouer les plans d’attentats des poseurs de bombes…


Et puis un soir, dans l’immense cuisine, René m’a raconté la vie, à travers les saisons…

Le cochon, c’était au printemps. La viande était mise au saloir et parfumée avec de l’anis vert.


-  Ah, « le Philippe »… Il fallait les voir, ces saucisses qui séchaient au grenier et les boudins dont on se régalait en cuisine… Les jambons, eux, entamaient leur vieillissement, doucement, patiemment… Gentiment… Dans la pénombre fraîche et constante du cellier !…

La pure tradition, a insisté encore René, ce sont les vogues. Surtout celle du onze novembre, jour de la Saint-Martin. C’est la plus importante. Un grand moment dans l’année. La maison est nettoyée et récurée de fond en comble, comme pour le grand ménage de Pâques. Les familles se réunissent autour d’un bon repas… C’est l’occasion aussi, pour les femmes, de préparer les rissoles aux poires et des tartes aux pommes, aux prunes et même aux pruneaux secs que l’on transporte jusqu’à la boulangerie sur des planches bien propres, grattées et savonnées, depuis des années et gardées précieusement à l’abri de toute atteinte…

Et l’on met tout cela à cuire dans le four…

Quelle animation dans le village !


René m’a raconté encore…

Les forains, les manèges, les balançoires et les stands de tirs.


-  ... Mais ils se font de plus en plus rares, tu sais. Tout fout le camp, petit à petit. Ils préfèrent aller dans les villes... Nous dans les villages, on ne rapporte pas assez. La fête, c’est pour l’argent et le beau linge !


Alors Alice de sa voix éraillée et fatiguée n’avait pas manqué de préciser…


-  Oui mais le soir, tout le monde vient au bal, jusque tard dans la nuit. Et c’est bien comme ça, le René. C’est bien comme ça !…


Et c’était bien comme ça, toujours et toujours.


Alice, si travailleuse.

Alice, aux fourneaux dès le petit matin, vers les cinq heures trente. Tout en remontant ses cheveux filasse en chignon vaguement roulé,

Alice, s’affairant à faire repartir le feu couvant de la nuit, dans la gigantesque cuisinière qui servait à la cuisson des aliments, au chauffage en hiver et à l’eau chaude pour toute l’auberge, tout au long de l’année.

Alice, préparant les petits déjeuner, en attendant que ses filles la rejoigne - l’été seulement - vers les sept heures…

Alice partant au petit trot dans son potager, cueillir quelques légumes et les rapportant dans son tablier relevé… Alice surveillant les marmites… allant nourrir ses bêtes, poules et lapins… revenant avec quelques œufs, et puis, allant chercher le lait de la veille au soir…

Alice, ingurgitant à la hâte, sur un coin de table, un peu de ce gros pain beurré, généreusement trempé dans le bol fumant d’un café au lait maison, déchirant la surface de peau d’une abondante crème nacrée.

Alice si active. Alice si bonne et si discrète.


Et, comme si tout cela ne suffisait pas, dans un coin de l’immense cuisine, il y avait un petit standard téléphonique avec des câbles à connecter, pour mettre les gens en communication, et aussi une manivelle - magique pour moi - pour créer les impulsions nécessaires et signaler, à distance, l’appel à une autre opératrice, ailleurs, suivant la liaison demandée… Et c’est Alice, encore elle, qui cette fois devenait « demoiselle du téléphone », entre deux coups de torchon et un récurage de chaudron…


René, levé avant elle, avait très tôt rempli les coffres à bois et à charbon et il s’occupait déjà des vaches avec Bouche, un fidèle ouvrier sans âge et, semble-t-il sans voix, qui vivait dans un petit bâtiment derrière l’auberge.

À ses moments de repos, Bouche roulait, des cigarettes de tabac gris. Des cigarettes âcres. Des cigarettes noueuses, comme ses gros doigts. Il les laissait s’éteindre à ses lèvres, calmement, comme tout ce qu’il faisait… calmement…

Bouche était essentiellement vacher et deux chiens l’accompagnaient dans le moindre de ses déplacements.

Parfois pourtant, Marie-Rose était chargée de mener les vaches en champs.


Pour la première fois de ma courte existence, je regardais de près et même… Je gardais des vaches au pâturage !... Marie-Rose, au drôle d’accent traînant, comme tout le monde ici, riait de me voir si empoté avec ces énormes masses têtues… Mais c’était un plaisir pour moi de l’accompagner et de porter le vieux sac à dos de montagne rempli de gros pain, de tomme, de chocolat, de cidre, pour tenir le coup… Ces jours-là, les chiens de Bouche nous accompagnaient, délaissant exceptionnellement leur maître mais, honorant ainsi leur contrat de travail, comme de bons ouvriers… C’était surtout l’amour de leur fonction qui les conduisaient.


Il y avait un bâtard, berger allemand, gris ocre, Tibi - Fanfan pour Alice - et, toujours derrière lui, reproduisant tous ses agissements, un Saint Bernard un peu pataud, Barry. Par le plus grand des hasards, il venait d’Alger. Ses propriétaires ayant eu très vite le sentiment que le pays n’était pas tout à fait adapté à son espèce, l’avaient mis là, à Cernex, pour qu’il y coule des jours meilleurs... Et c’est, incontestablement, ce qu’il faisait.

 

Pour moi aussi, les jours étaient meilleurs, toujours et encore.


Un jour - juste au début de mon séjour - la moissonneuse-batteuse arriva, en retard pour la saison m’a-t-on dit... Ce fut pour moi, un grand moment. J’ai connu, pour l’avoir rencontré, à cet instant même, la véritable signification des mots solidarité, travail collectif et sens du commun.

Toute la commune participait, dans chaque exploitation, pour être les plus rapides et les plus efficaces… La moissonneuse batteuse était louée à la journée et son machiniste aussi, alors... En plus du retard, le temps pouvait se gâter et faire courir le risque de perdre, pour l’un ou pour l’autre, une partie de la récolte…


Pour nourrir tous ceux qui participaient à ces rudes journées de labeur, de grandes tables étaient dressées et les femmes des exploitations, jeunes et moins jeunes, servaient ces plats généreux d’une solide et authentique campagne. Comme boisson, il y avait le cidre de l’année. Il pétillait jusque dans les regards de ces hommes rugueux. À la fin de ces revigorants casse-croûtes, quelques hommes, rompus par le travail, la chaleur et ce petit cidre si frais… piquaient brièvement du nez sur leurs poitrines basanées, dévoilant légèrement la trace blanche de leur marcel bleu délavé. Ils relevaient aussitôt la tête dans un ricochet, les yeux encore mi-clos et, avec un rictus espiègle, relevaient leur verre en riant...

 

Le travail pouvait reprendre, jusqu’à la nuit tombante…

Demain et les jours suivants, le travail continuera encore, comme un rituel, jusqu’à ce que toutes les récoltes soient engrangées et à l’abri…


Malgré cette vie dure, laborieuse et pleine d’incertitudes liées à la nature, ils gardaient leur joie de vivre et surtout, ils savaient vivre leur joie.


Comme la vie paraissait simple et bonne !

 

Nous étions à Cernex, si loin d’Alger et de son désordre naissant. Nous étions sur le sol de ce que nous désignions entre nous par, "en France".

Nous, moi, mes amis, mes parents, nous vivions en Algérie en ce temps-là…

C’était un département de ce pays. C’est ce que tout le monde disait.


C’est ce "René" qui allait devenir, sans le savoir jamais, un modèle de référence, pour le reste de ma vie. Son discours puissant et humain pour tous les prolétaires soumis à la loi capitaliste, résonne définitivement en moi.

 

C’est lui qui me donne, encore aujourd’hui, le courage de rester debout, de balayer les tourments et de forger ma propre pensée communiste, hors parti surtout… Eh, oui !... J’ai tiré tout cela de sa façon claire et simple d’exprimer son engagement sur le front de la fraternité des peuples, de l’humanisme et du partage. Il parlait aussi de la guerre de 39-45, du plateau des Glières, ce haut fait régionnal, de son propre engagement, très jeune résistant, dans le maquis…


Par lui, j’ai changé…


René, lui il ne prêchait pas, comme dans certaines cellules-paroisses que j’ai eu à approcher plus tard, pour m’informer sur ce parti, ami des prolétaires. Je n’ai jamais pu y adhérer, tant le discours que j’y ai entendu était orienté, borné, sectaire et porteur d’une dévotion aveugle…


Une véritable église.

Une de plus.


Cet été-là, je n’ai pas beaucoup peint !


 



Par guey padela - Publié dans : NOUVELLES
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Mardi 25 janvier 2011 2 25 /01 /Jan /2011 15:25

C'est aussi "dé-peindre".

C'est laisser ses pinceaux, son chevalet et sa palette et partir.

Partir rêver, n'importe où, là où la plume me porte, là où

les histoires et les lieux m'attendent patiemment depuis très longtemps.

Ce sont des pages, déjà écrites, qui patientent comme

des sculptures dans des blocs immenses de marbres parfaits.

L'écriture c'est chercher "ces" mots qui donnent vie à la pensée

et à l'émoi... Ces mots rares et superbes, intimes et colorés,

pour traduire ce que jusqu'à présent je ne faisais que peindre...

C'est donner à voir à un non voyant.



Par guey padela - Publié dans : PENSEES
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